Bernard TIRTIAUX, L’écorché, Genèse édition, 2024, 187 p., 21 €, ISBN : 978–2‑3820–1033‑4
Philippe est un chirurgien spécialisé en reconstruction faciale qui vit en harmonie avec sa compagne Albane. Son quotidien est ébranlé lorsque la première femme qu’il a aimée, Olga, reprend contact avec lui après vingt-cinq ans pour lui demander d’opérer son fils défiguré par une agression à l’acide.
Ces retrouvailles sont l’occasion pour le héros de se replonger dans son passé et de revivre cet amour fou rencontré lors d’un cours de dessin. Olga la tornade a libéré Philippe d’un carcan familial trop étriqué et lui a fait goûter aux plaisirs de la chair, où la confusion classique entre désir et amour a été scellée par un mariage éclair. Malgré cet échec soldé par une disparition laconique de la belle, Philippe sent se raviver les flammes de ce « lointain amour resté vivace sous les cendres ».
Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai pas rompu avec Olga. C’est elle qui m’a libéré de son emprise en gardant intact son énorme pouvoir de séduction. Elle m’a mis en veuvage et se prend la fantaisie de ressusciter après plus d’un quart de siècle.
Sans trop réfléchir et pour des raisons probablement un peu nébuleuses pour lui-même, Philippe accepte de prendre en charge Vlad Rashen, le fils d’Olga. Ce n’est que quand démarre la longue procédure d’opérations et de retouches que Philippe prend la mesure du guêpier dans lequel il a sauté à pieds joints : il attire l’attention des médias et des puissants et expose ipso facto sa famille à leurs foudres. Vlad est en effet le fils de Viktor Kabayev, un avocat qui a combattu la corruption avec hargne, ce qui lui a valu quelques séjours en prison agrémentés de séances de tortures. Le jeune homme a dû grandir en se faisant une place entre deux parents assez imposants…
Ils sont aussi fous l’un que l’autre, aussi géniaux. Mon père aura passé le tiers de sa vie en prison et ma mère la moitié de la sienne à batailler pour qu’on le libère. Quand ils sont ensemble, ils s’entretuent. Quand ils sont séparés, ils se réclament à cor et à cri.
Vlad est bien le digne héritier de son père, car c’est un chanteur fédérateur universellement apprécié qui dénonce avec passion les prédateurs politiques et financiers s’appropriant la planète. Accompagné de deux gardes du corps, il reçoit régulièrement des menaces de mort et sa tête est mise à prix, à l’aube d’un soulèvement dont il est le porte-voix pour l’avenir de la planète.
Face à cette figure solaire, Philippe se sent un peu piteux dans sa vie bourgeoise confortable. Bien conscient de ce qu’il se passe dans le monde, il était plutôt pessimiste quant à l’avenir, son éducation et son métier l’ayant asséché avec les années. Ses rendez-vous médicaux réguliers avec Vlad lui donnent cependant un regain de fraîcheur et nous voyons une pierre râpeuse se polir peu à peu au contact de cet activiste vibrant. Philippe ouvre alors peu à peu les yeux grâce à cette jeunesse resplendissante qui pétille sous ses yeux et sent l’âme du militant s’éveiller en lui. Est-ce que ce sera toutefois suffisant pour que la convalescence de Vlad et son projet révolutionnaire se terminent sans heurts ?
L’écorché est une histoire écrite dans un style travaillé et fluide et n’est pas tout à fait un thriller comme le laisse supposer la quatrième de couverture. Il vaut mieux ne pas le classer dans une catégorie autre que celle du récit pour ne pas en ternir la richesse. Bernard Tirtiaux n’en est pas à ses débuts en matière d’écriture et cela se sent dans ce roman. Il aborde les thèmes souhaités avec aisance et nous emmène dans l’univers de son héros avec une belle maîtrise narratologique et stylistique. Son récit se déroule en 2028 et il a l’élégance de ne pas nous proposer un avenir apocalyptique ou alléchant mais invraisemblable, il préfère imaginer une transition réaliste vers un monde plus juste avec des héros imparfaits mais terriblement attachants, à qui il donne vie avec une tendresse mâtinée de douce mélancolie.
Séverine Radoux