Démêler le chaos du monde

Colette BRAECKMAN, Mes car­nets noirs, Weyrich, 2023, 444 p., 28 € / ePub : 22,99 €, ISBN : 9782874899096

braeckman mes carnets noirsLe nom de Colette Braeck­man est intime­ment lié au quo­ti­di­en Le Soir, pour lequel elle tra­vaille depuis des décen­nies, et au Con­go, ce pays dont elle a acquis une con­nais­sance incon­testable depuis de nom­breuses années. Elle vient de pub­li­er un ouvrage imposant dans lequel elle nous livre pas à pas son itinéraire de jour­nal­iste, avec un souci de faire mémoire nour­ri d’une sincérité peu com­mune.

Avant de pass­er en revue son par­cours pro­fes­sion­nel, elle prend soin de s’attarder sur ses racines famil­iales, qui ont façon­né sa per­son­nal­ité. Elle évoque pour nous une famille catholique aimante, un père très tôt décédé, la pré­car­ité finan­cière qui s’ensuivit, lui fer­mant les portes de l’université. Mais aus­si son atti­rance pré­coce pour les pays loin­tains, sa fas­ci­na­tion pour les pre­miers Africains croisés, son goût de la lec­ture. Et surtout son envie très pré­coce d’écrire, la volon­té de le faire à tout prix, la chance saisie d’être pub­liée d’abord dans La Cité, où elle assure des rubriques divers­es. Le temps de saluer les con­frères qui lui ont fait con­fi­ance, dont Ghis­lain Cot­ton, qui lui prodigua sa gen­til­lesse légendaire. Puis son arrivée au Soir, sa pro­gres­sion vers les domaines d’expertise dans lesquels elle s’est forgé une répu­ta­tion solide.

Les traits de la per­son­nal­ité que nous lui con­nais­sons se dessi­nent au fur et à mesure de son réc­it. Il y a de tou­jours chez elle un goût par­ti­c­uli­er pour le tra­vail de « ter­rain » : le recueil en direct et le croise­ment des infor­ma­tions, quelles que soient les sit­u­a­tions. Et puis une volon­té de dépass­er les évi­dences, celles qui con­duiraient à la sim­ple reprise du mes­sage voulu par ses inter­locu­teurs, au prof­it d’une analyse qui glob­alise les enjeux. Quitte à s’exprimer à con­tre-courant comme elle le fit lorsqu’elle rédi­gea un arti­cle désor­mais célèbre, « Je n’ai rien vu à Timisoara », alors que la plu­part de ses con­frères se con­tentaient d’offrir une caisse de réson­nance à ce qui s’est avéré être une com­mu­ni­ca­tion de pure pro­pa­gande. C’est avec la même indépen­dance d’esprit qu’elle rend compte de l’actualité en Afrique cen­trale grâce à un réseau de con­tacts qu’elle active en con­tinu lors de ses nom­breux voy­ages, y com­pris et surtout lorsque la région est à feu et à sang, par exem­ple lors du géno­cide rwandais.

Dans Mes car­nets noirs, Colette Braeck­man souligne l’évolution des choses, ne masquant pas ses erreurs d’appréciation ni surtout la façon dont cer­tains inter­locu­teurs por­teurs d’espoir sont devenus infréquenta­bles à mesure qu’ils se rap­prochaient du cœur du pou­voir. Tout en n’oubliant pas de nous livr­er une analyse sans con­ces­sion de la poli­tique belge face à ses anci­ennes colonies, la dif­fi­culté d’assumer aujourd’hui un passé remis en ques­tion, toutes choses qu’elle développe égale­ment dans ses con­tri­bu­tions à des revues et dans les nom­breux ouvrages qu’elle a pub­liés.

Enfin, der­rière la jour­nal­iste rigoureuse, nous ren­con­trons une femme engagée, qui ne con­fond pas objec­tiv­ité et neu­tral­ité, qui pro­longe l’écriture dans l’action et illus­tre à souhait la démarche qui unit ces deux étapes. C’est sans nul doute son pro­fes­sion­nal­isme, sa cohérence et sa sincérité qui lui ont valu une estime peu com­mune, y com­pris de la part de ceux que ses pro­pos ont mal­menés quand elle le pen­sait jus­ti­fié. Au terme de ce fort vol­ume, porté par une écri­t­ure de qual­ité et débor­dant d’anecdotes, nous avons sil­lon­né le monde, par­cou­ru plus d’un demi-siè­cle d’histoire com­mune, sur­volé les évo­lu­tions de la pro­fes­sion de jour­nal­iste et sen­ti bat­tre le pouls du monde aux côté d’une grande dame de la presse belge.

Thier­ry Deti­enne