Marie Darah : du décloisonnement

Marie DARAH, Meutes, Midis de la Poésie, 2023, 116 p., 12 €, ISBN : 978–2‑931054–12‑3

darah meutes« Lam­beaux de texte sur bras
Lam­belles de sexe dans draps
Et sur revers des agneaux ten­dres
Des tâch­es rouges et noires cen­dres 
»

Meutes de Marie Darah est, en soi, un hori­zon. Les yeux et les paumes grands ouverts, la poésie de Marie Darah arpente le monde en l’absorbant par tous les pores de la sen­si­bil­ité, offre « beau­coup de Ciel / Et de mots ».

Ce qui frappe d’emblée, à la lec­ture de Meutes, est la richesse ryth­mique des textes réu­nis dans ce recueil en vers libres, con­férant à l’ensemble une dimen­sion poly­phonique. Cette forme rejoint le pro­pos essen­tiel du livre – ou plutôt, ils sont indis­so­cia­bles : quel mot choisir donc, par­mi une meute de mots, pour illus­tr­er ce livre ? Décloi­son­nement.

La poésie de Marie Darah,  iel-même « acteurice, auteurice, slameureuse, ate­lieriste socioculturel‑e », fait fi des normes et des fron­tières, du genre, du lan­gage, de l’espace, des sys­tèmes. Dans ce livre, tout un cha­cun, et plus par­ti­c­ulière­ment les « Petites Per­son­nes », ont droit de cité. Pleine­ment ancré dans la vie con­crète, dans la lutte pour l’égalité, la bien­veil­lance, le respect, ce recueil con­stitue égale­ment une offen­sive à l’égard du cap­i­tal­isme, de l’exploitation, de tout ce qui bride et musèle l’être (humain ou non).

Être vivant, humain ou non, sup­pose un vécu, des expéri­ences, des sou­venirs. Ces thé­ma­tiques sont tra­vail­lées par Marie Darah et dépassent le car­ac­tère stricte­ment per­son­nel des textes : nous ne sommes jamais « un », nous sommes peu­plés. Nous sommes tra­ver­sés des voix qui ont été portées à notre ouïe ou qui ont épousé notre silence, des voies fer­rovi­aires que nous avons pu arpen­ter, des pays que nous avons fuis ou rejoints ou dans lesquels nous sommes nés à nous-mêmes, des paysages char­nels qui ont embrassé notre être. Nous sommes meutes. À ce titre, le recueil porte par­faite­ment son nom.

Ce livre est égale­ment une adresse et soulève en sa lec­trice et son lecteur les dernières miettes de courage qui dor­ment en elle et en lui face à la fatigue du monde. Meutes revig­ore, invite à la douceur envers soi et envers les autres, à la sol­i­dar­ité, à la danse, à l’amour, au plaisir. Il tord le lan­gage, lui-même très policé, et le trans­forme en queues de cerise nouées par la poésie.

Enlu­mine chemins
Où per­son­ne n’a siégé
Tends-leur la main tou­jours
Même s’iels te l’arrachent
Ouais, ouais, ouais 

Voir plus loin, dessiller ses yeux, agrandir ses pupilles, hurler avec les lou­ves, désir­er et trans­fig­ur­er la tristesse en ten­dresse, cueil­lir des fleurs de larmes, iro­nis­er pour ren­vers­er les puis­sants,…  Si l’on cher­chait encore un exem­ple con­tem­po­rain d’une poésie pleine­ment incar­née, débor­dante de sincérité, ce serait Meutes de Marie Darah.

Char­line Lam­bert

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