L’art et sa source

Un coup de cœur du Car­net

Stéphane LAMBERT, ni se nom­mer, La Let­tre volée, coll. « Poiesis », 2023, 56 p., 14 €, ISBN : 9–782873-176105

lambert ni se nommerRomanci­er (Prix Rossel 2022), poète et essay­iste, Stéphane Lam­bert est né à Brux­elles en 1974. Il ques­tionne le proces­sus de créa­tion dans dif­férents livres sur des artistes : Mon­et, Rothko, Nico­las de Staël, Goya, Léon Spilli­aert ou des écrivains : Samuel Beck­ett et la pein­ture de Cas­par David Friedrich ; Her­man Melville et son ami­tié avec Nathaniel Hawthorne. Ses textes poé­tiques sont sou­vent inspirés d’œuvres plas­tiques : Chapelle du rien (2014), Art Poems (2018) ou encore Écri­t­ure pre­mière (2020).

ni se nom­mer est un titre qui com­mence par une absence syn­tax­ique et abor­de en sept poèmes les ques­tions jusqu’ici dévelop­pées dans cette œuvre sin­gulière­ment cohérente en offrant des textes dont l’économie ver­bale et la mise en espace typographique, d’une spa­tial­ité très pic­turale, à l’instar de celle d’un poète fon­da­teur de l’écriture blanche comme Du Bouchet, favorisent la réflex­ion appro­fondie sur le jeu de la con­nais­sance et de l’inconnaissance. La ques­tion du voir est au cœur de l’art : le réel est le cou­ple que cha­cun d’entre nous forme avec le monde (Hen­ri Maldiney). Le réel révélé par l’œuvre d’art n’est pas un réel préex­is­tant. C’est un réel sur­gis­sant, que nous ne soupçon­nions pas, que nous n’attendions pas. L’irruption est son mode d’accès. Il est ce que nous n’avions pas prévu. Chez Du Bouchet, la présence des blancs, la vari­a­tion des grappes de mots sur la page, l’absence de ponc­tu­a­tion, la dis­po­si­tion spa­tiale des textes traduisent une forme d’errance ou de marche dis­rup­tive, la recherche d’une langue nou­velle à tra­vers la langue. Il intro­duit dans le poème une expéri­ence du laps, comme le fera après lui, de manière encore plus rad­i­cale un Chris­t­ian Hubin. Stéphane Lam­bert ne procède pas autrement dans cet ensem­ble, en invi­tant le lecteur dans une approche du visuel et de la parole qui restitue le proces­sus créatif même : l’œuvre est un sur­gisse­ment, sa lec­ture en est un autre, un jeu de per­pétuelles dif­frac­tions :

Inlass­able­ment
                        tourn­er
                                    retourn­er
                                                           le sens

                                               *

monde dou­ble
                        à son tour
                        dédou­blé
                                               et cela
                                               indéfin­i­ment

Après son titre né d’un ini­tial silence, le livre évoque un noy­au d’inconnaissable, les let­tres du mot D.I.E.U. con­cen­trant / la total­ité de l’épars. De ce quan­tum ini­tial d’énergie, la parole offre dans la mod­u­la­tion de ses silences et de ses scin­til­la­tions sonores une ouver­ture qui con­duit, en un jeu d’échos ou de miroirs, vers ce qui demeure sans nom :

toutes portes
ouvertes
du labyrinthe
sans nom

Pour Stéphane Lam­bert comme pour les créa­teurs qui le ques­tion­nent et qu’il inter­roge, l’art est une voie d’accès majeure à la spir­i­tu­al­ité : il en est le

            lan­gage-racine
            chem­i­nant
            par d’impossibles
            for­mu­la­tions
           
[…]

Le sans nom donne nais­sance à la parole comme l’obscur noy­au de silence est source de toute musique et l’invisible celle du vis­i­ble : dans ce mag­nifique ensem­ble, le poète ques­tionne le désor­dre des let­tres que nous offre le Tétra­gramme pour désign­er celui qui ne se nomme pas ; il souligne l’œuvre inclass­able de Cas­par David Friedrich, artiste le plus influ­ent de la pein­ture roman­tique alle­mande du 19e siè­cle, par­ti­c­ulière­ment con­nu pour deux de ses tableaux, Le voyageur con­tem­plant une mer de nuages (1818) et La mer de glace (1823–1824) ; il rap­pelle l’importance de Géri­cault et son radeau de la Méduse ; nous fait décou­vrir Michaël Biber­stein, pein­tre épris d’astrophysique dont les paysages éthérés sont des vibra­tions de l’espace, des res­pi­ra­tions chro­ma­tiques et des réso­nances du silence qui  évo­quent les paysages de Ver­net, Friedrich, Turn­er, Mon­et, Cézanne et Rothko et des réminis­cences de paysages ori­en­taux ; James Tur­rel et son instal­la­tion Comme une chapelle sur la mon­tagne… qui vibre de lumière naturelle de jour comme de nuit et dont l’espace atmo­sphérique est une archi­tec­ture con­stru­ite qui rend vis­i­ble une cos­molo­gie empreinte d’éternité et d’infini ; il fait référence à un doc­u­men­taire de Patri­cia Cani­no sur un pein­tre auto­di­dacte nor­mand, Joce­lyn Dieu (1955–2012), qui avait choisi de vivre dans son huis clos natal ; il évoque enfin l’œuvre abstraite de Maria Hele­na Vieira da Sil­va, faite de per­spec­tives, d’aplats et de kaléi­do­scopes, labyrinthes dans lesquels place est lais­sée aux acci­dents et à l’indécision… Ouver­ture, échos, trans­parence, lumière, beauté sont les fruits d’une con­science éveil­lée et d’une approche de l’indicible. L’art ici trou­ve sa source dans l’insaisissable pour en indi­quer l’éros créa­teur et mys­térieux de toute vie.

Éric Brog­ni­et

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