Variations pour une autre fois

Paul EMOND, La part des flammes, Deux vari­a­tions, Oiseaux de nuit, coll. « Rideaux rouges », 2023, 176 p., 10 €, ISBN : 9782931101636

emond la part des flammes deux variationsAvec La part des flammes. Deux vari­a­tions, le dra­maturge, le romanci­er et essay­iste Paul Emond nous une livre propo­si­tion théâ­trale nova­trice qui repense le statut du texte, au théâtre en par­ti­c­uli­er. Reposant sur le dis­posi­tif de trois per­son­nages, de trois sœurs qui évo­quent tan­tôt les Trois sœurs de Tchekov, tan­tôt les trois filles du Roi Lear, la pièce plonge dans les secrets de famille, la mort de la mère, la con­fig­u­ra­tion des liens entre Marie, l’aînée qui se sac­ri­fie, Anne qui a con­quis sa lib­erté et la cadette Mar­i­anne, affec­tée de trou­bles bor­der­line. Que fait un dra­maturge lorsque, dans l’impossibilité de met­tre fin à une créa­tion, il se sent réqui­si­tion­né par ses per­son­nages, des créa­tures de papi­er qui lui deman­dent des comptes et récla­ment davan­tage d’autonomie ? Que faire lorsqu’un texte ne nous lâche pas dans le mou­ve­ment où nous refu­sons de le couron­ner d’un point final ? Impor­tant dans le champ de l’écriture scénique le procédé musi­cal de la vari­a­tion, Paul Emond nous met face à deux vari­a­tions (mélodiques, har­moniques, ryth­miques) sur un même thème, redis­tribue le pre­mier agence­ment textuel en l’infléchissant vers une pièce miroir, dou­ble de la pre­mière et pour­tant dis­sem­blable. De la pre­mière ver­sion à la sec­onde, le même trio de per­son­nages soro­raux, les fan­tômes de la mère pos­ses­sive, du père absent, des grands-par­ents, la reprise, l’ajout ou l’omission de cer­tains événe­ments.

Toute vari­a­tion relève du per­spec­tivisme, d’un choix com­po­si­tion­nel, formel qui per­met de repren­dre sous un autre jour un motif, une scène, de col­or­er dif­férem­ment les per­son­nages. « Con­stru­ire cette propo­si­tion théâ­trale en deux vari­a­tions pareilles à un grand jeu de miroirs dif­frac­tés, c’était égale­ment me don­ner le plaisir de con­stru­ire un objet lit­téraire par­ti­c­uli­er », écrit Paul Emond dans sa pré­face.

Les déchire­ments entre les sœurs, la ques­tion de la mai­son dont elles héri­tent, les révéla­tions sur les pans d’ombre du grand-père, les reproches, les règle­ments de comptes sont abor­dés dans deux textes liés et pour­tant autonomes. Si, dans la pre­mière vari­a­tion, le Deus ex machi­na con­fon­du avec l’auteur régit l’histoire, manip­ule des per­son­nages pris­on­niers d’une dialec­tique implaca­ble, dans la sec­onde, les sœurs con­quièrent le statut de nar­ra­tri­ces, cessent d’être les jou­ets pas­sifs de l’enchaînement des événe­ments. La magie née de la réori­en­ta­tion des pro­jecteurs, c’est que tout change à par­tir d’une reprise des mêmes ingré­di­ents.

ANNE – Qua­tre ans que je n’ai plus mis les pieds ici (…)
Tout est encore imbibé de la présence de la mère
De ses éclats de voix
De la laideur de son vis­age
Ce vis­age rageur
Ce vis­age de haine

C’est déjà si dif­fi­cile de s’accepter
D’accepter que les filles t’attirent
Ne pas oser lui dire 

D’un texte à l’autre, la ques­tion « que faire de la mai­son ? » (la garder, la ven­dre, la brûler) rebon­dit, sachant que la mai­son, loin de se réduire à une ques­tion d’héritage, forme un lieu de vie, un espace-temps affec­tif, por­teur d’un passé qui ne cesse d’être présent, gros de sou­venirs, de secrets, des par­fums de l’enfance.

MARIANNE – Ou plus exacte­ment elle se demande si la mère lui a vrai­ment racon­té ça

Ou si elle l’a rêvé

Seule­ment rêvé

Seule­ment rêvé vous vous ren­dez compte
Tout ce bar­num rien que pour un rêve
Il est temps vrai­ment de baiss­er le rideau

Avancer deux propo­si­tions textuelles sur un même canevas, c’est aus­si rad­i­calis­er le doute sur « que s’est-il vrai­ment passé ? », c’est pari­er pour une relance des dés, dans la con­jonc­tion d’alea jac­ta est et du Bis repeti­ta pla­cent.

Véronique Bergen

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