Maarten EMBRECHTS, Les mots qu’il faut, Bleu d’encre, 2023, 40 p., 11,96 €, ISBN : 978–2‑930725–64‑2
Maarten Embrechts (Turnhout, 1946) est poète, traducteur et plasticien. Il a exposé successivement à Turnhout, Hilvarenbeek (Pays-Bas), Hamme, Liège, Anvers et Malines : ses huiles sur toile qui se situent à la frontière entre l’écrit et la figuration, ses photos sur papier/aquarelle qui opèrent une mixité entre deux supports artistiques ou ses sculptures en bronze lui permettant d’exprimer son besoin tactile d’un travail sur les formes et la matière en font un artiste appartenant bien à une sensibilité typiquement belge où les rapports entre le signe peint et le signe écrit sont présents au sein de la production artistique et littéraire de notre pays puisque déjà « durant la seconde moitié du XIXe siècle, les critiques, tant belges qu’étrangers, s’accordent sur ce fait : l’écrivain belge est un peintre, héritier d’une « race » qui s’est avant tout illustrée par le pinceau ».
Sans voix
Pour faire sortir des mots
Mes mains respirent sur un tableau
Ou trempent dans la glaise
C’est encore mieux
Je veux laisser parler la terre
Et mettre en couleur
Le silence dans ma tête
Comme en amour
Le geste est toujours premier
Maarten Embrechts est aussi un poète bilingue : publié au sommaire de revues comme De Brakke Hond, Het Liegend Konijn, Dighter ou Gierik & NVT, il a édité quatre recueils de poésie en néerlandais : Dagen van koffie en van brood, Vel, Letters in mijn hof et en 2019 Liefde is een ander land. Des poèmes écrits en français paraissent aujourd’hui chez deux éditeurs de Wallonie, dans la revue littéraire Traversées et chez Bleu d’Encre. Un thème récurrent dans son approche artistique est le lien entre l’image et le texte, l’ici-bas et le mystère. Pour Maarten Embrechts, les images qu’il crée sont un complément nécessaire à l’écrit. Une tentative de formuler et d’exposer le non-dit à travers l’art à partir d’une expérience humaine à la fois singulière et commune :
Les méandres
Des méandres
De mes silences
Dans mes poèmes
Et mes dessins
Je veux te combler
Mais je peine à avouer
Que c’est ton oreille et tes yeux
Que je recherche
Pour pouvoir parler
Entre la parole et l’image
J’existe un peu
Si dans ses travaux plastiques récents l’image se liquéfie presque pour donner lieu au contenu enfoui dans les interlignes du texte, les poèmes de Les mots qu’il faut se caractérisent comme souvent chez Embrechts par un mix de sarcasme, d’autodérision et de mélancolie. Quatre parties composent le recueil : (Vitre), (Aphone), (Dégueu) et (État des lieux). La première évoque la finitude, le temps qui passe et la mort mais aussi la mémoire puisque paradoxalement Le passé ne finit pas de durer. La seconde parle de l’art et de la poésie en particulier puisque La vie des mots est souterraine / Il faut capter leur pouls et que
Les livres peuvent beaucoup
nous dire
Surtout sur nous-même […].
La troisième aborde la question des rapports entre la sexualité, la vitalité et l’inatteignable. L’érotisme gay y est évoqué au même titre que la tristesse de l’âge et du passage du temps :
Je ne sais pas danser
À chaque fois en amour
C’est un sacre que je veux
Et du scandale beaucoup
En musique s’il se peut
Mais je suis au regret
De vous dire :
Je ne sais pas danser
La quatrième fait l’état des lieux d’une vie arrivant peu à peu à son terme. La matérialité et la jouissance des nourritures terrestres débouchent sur le seul exorcisme encore possible, celui de l’alphabet qui me reste, d’une forme de solitude et de soliloque avec soi-même, d’une dépossession dans l’exercice même de l’art :
Une aube
Mon passé s’effrite
Il est parti en poussière
Comme tous mes amants
Pour le voyage
Il ne me reste qu’un peu de sable
Entre les dents
J’ai tourné la page
J’efface le passé
Pour donner
Du temps au blanc
Et être comme avant
Une aube
La mer qui m’attend
À la fois existentiels et métaphysiques, les poèmes de Maarten Embrechts sont directs, lisibles et touchants dans leur tonalité concrète et leur fragile humanité.
Éric Brogniet