Guy DELHASSE, Bourg d’enfance, préface de Marc Pirlet, Murmure des Soirs, 2024, 278 p., 15 €, ISBN : 9782931235133
Guy Delhasse, à bien des égards, est un baroudeur des lettres belges francophones. On l’a, il s’est, parfois qualifié de vagabond de l’écriture ou de gardien de but de la littérature liégeoise. Tous ces titres, il les mérite depuis qu’il s’est lancé en écriture en 1974 et même avant puisque nous découvrons dans son dernier livre, Bourg d’enfance, qu’il tient un journal intime depuis ses 11 ans (soit, à ce jour, 280 cahiers, et plus de 50.000 pages, presque un record !). Depuis, il en a fait du chemin, en écriture et comme guide littéraire à la découverte de cités à travers les échos qu’en ont donnés écrivains et écrivaines.
En écriture, l’auteur liégeois est éclectique à tel point qu’établir sa bibliographie relève désormais de la mission quasi impossible. Limitons-nous ici à mentionner les multiples articles où il a notamment salué le travail de confrères et consœurs, des recueils de nouvelles, des polars dont le dernier Eric Clapton a tué ma femme, déjà aux éditions Murmure des Soirs, un rock roman, Les abeilles rôdent, aux éditions néolouvanistes Academia, des essais comme Les recettes du polar sauce lapin, un titre que lui seul pouvait se permettre publié par les éditions de la Province de Liège, des carnets d’enquêtes et guides littéraires, vingt années de Chansons vivantes, rubrique pour la Revue Générale et des volumes de chansons sur Aufray, Rapsat… rédigés à quelques pas de sa douze cordes, etc. Car le bonhomme tâte aussi de la guitare. On s’en voudrait de ne pas mentionner les trois tomes de Quatre saisons d’un éducateur spécialisé, aux éditions Couleur Livres, où il nous partage ses enthousiasmes, réflexions et interrogations sur le métier qui fut le sien toute sa vie durant.
Mais quelles furent les racines de ce parcours artistique et professionnel ? Qu’est-ce qui nourrit durablement un homme ? C’est ce que nous livre (sans jeu de mots) ce Bourg d’enfance qui est probablement l’ouvrage le plus personnel et le plus intime de l’ami Guy. Car, oui, on se prend d’amitié pour ce gamin de la rue Joseph Bovy, à Embourg. Il est émouvant dans ses interrogations d’éternel second, après un frère aîné qui lui vole la vedette au sein d’une fratrie de six enfants, et après un autre Guy Delhasse, gardien de but au football qui parade dans la presse belge de l’époque. Il est touchant de sincérité aussi quand il évoque ses émois de petit scout ou ses enthousiasmes à la messe, au point de confier secrètement à son père son désir de devenir prêtre alors que l’adolescence n’a pas encore pointé le bout de son nez. Tout cela avec sincérité et sans faux-semblants. Nous sommes début des années 1960 dans la commune rurale d’Embourg et ce que nous raconte Guy Delhasse, c’est la fin d’un monde, l’arrivée envahissante des villas quatre façades, des grandes surfaces, d’une autoroute qui va trancher la vallée de l’Ourthe, d’une bétonisation galopante. Impuissant, l’enfant d’alors voit disparaitre son village d’antan au profit d’un bourg bourré de buildings… Et quand il évoque ses six étés de vacances familiales à Middelkerke, rythmés selon un cérémonial immuable, le petit Guy constate des mutations similaires à l’œuvre. Celles-ci opèrent également, de manière plus discrète, dans la vie familiale pour émerger d’une classe moyenne dont l’auteur balise les limites mais décrit les scènes quotidiennes d’un bonheur simple. Qui n’existerait pas sans la lecture, l’écriture naissante et la musique. Autant de découvertes dont une part est redevable au père, féru de presse quotidienne et de magazine, musicien à ses heures et diariste également. Par contre, pas question de s’intéresser à cette nouveauté qu’est la télévision, même si on profite de celle des voisins !
S’étalant de juillet 1960 à avril 1970, le récit tient à la fois de la chronique familiale, de l’autoportrait sans concession et du roman d’une décennie en pleine effervescence culturelle, historique et sportive. Ce sont les années Beatles, Kennedy, Vietnam, de la consommation de masse, de la guerre froide et de la pop culture. Guy Delhasse coule l’ensemble dans une écriture fluide, il a le sens de la formule, donne de belles descriptions des lieux évoqués et nous rend palpables les situations vécues, parfois avec émotion. Un ouvrage de transmission en somme, qui permettra aux générations d’aujourd’hui de percevoir ce qu’était le monde de leurs parents, voire de leurs grands-parents.
Michel Torrekens