Une langue-fauve

Tris­tan SAUTIER (poèmes), Lau­rence SKIVÉE (dessins), Engorge­ments, dégorge­ments (3 suites), Bleu d’encre, 2023, 40 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930725–65‑9

sautier skivee engorgements degorgementsCom­ment dégorg­er une langue engorgée, com­ment acér­er le dessin, com­ment vivre-écrire-dessin­er sur un fil ? Le dia­logue entre les imag­i­naires de Tris­tan Sauti­er (poèmes) et de Lau­rence Skivée (dessins) délivre un chant ryth­mé en trois suites où le verbe cherche les zones où s’ébattent les loups. Au vis­age d’une société qui égorge celle et ceux qui ne ren­trent pas dans le rang, Tris­tan Sauti­er lance ses meutes de poèmes rock, en frère de Har­ry Haller, le loup des steppes de Her­mann Hesse. Le principe d’économie qui enserre ce recueil, ce livre d’artiste relève d’un principe plus haut, celui de la survie. Une survie en milieu hos­tile, traduite dans une langue ramassée, aigu­isée qui creuse les infra-zones de l’existence, le goût de blues et les par­fums du sexe.

deux mon­stres
phénomènes divers
de toute façon
com­ment vivre ici ?  

Les trois suites poé­tiques offrent une tanière de mots, un abri dans lequel le lecteur se cogne aux inter­cesseurs, aux com­pagnons de Tris­tan Sauti­er — les musi­ciens de rock, de blues, de jazz, comme Char­lie Min­gus, Chester Bur­nett, la fille « aux yeux d’enfant / aux yeux d’Infante / aux yeux d’effroi » qui vend son corps, les loups humains soli­taires.

La récur­rence des motifs de la nuit, de la perte, de l’errance exis­ten­tielle, des forêts en feu, « des ciels sans des­ti­na­tion » se coule dans une poésie qui, davan­tage que riposter à l’engorgement par le dégorge­ment, recourt à l’égorgement de tout ce qui la musèle, à l’étranglement de tout ce qui nous rogne les ailes. Tail­lés au scalpel, dépeçant le tis­su des jours, aiman­tés par la jun­gle urbaine de corps qui se cherchent, les mots de Tris­tan Sauti­er tra­versent les mirages des énon­cés fal­lac­i­eux pour se col­leter au soufre, à la chair des voca­bles, aux rêves de loups sauvages qui ripos­tent à leur chas­se, à leur per­sé­cu­tion sécu­laire. Engorge­ments, dégorge­ments (3 suites) égorge les égorgeurs de loups.

et qu’elle vienne cette fille
si elle n’est déjà là
sexe ouvert yeux larmes
dans mes bras en fil­igranes
il reste un peu de route
à subir

Une mélan­col­ie tenace étreint cette poé­tique fauve qui se tient dans les marges, du côté des foudroyés, à l’écart des cen­trifugeuses offi­cielles du vivre et de l’écrire. Les dessins épurés de Lau­rence Skivée épousent l’esthétique en fil­igrane de Tris­tan Sauti­er. La voix des poètes, d’Artaud en ouver­ture du recueil, des blues­men, de Bob Dylan ou d’Axl Rose, Jer­ry Gar­cia, Nick Cave chan­tant Knockin’ on Heaven’s Door ont pour ver­tu de « défon­cer le mal­heur ». Seuls les yeux des lou­ves et des loups percevront en trans­parence le pelage des phras­es, leur con­vo­ca­tion de roy­aumes inter­dits, l’ombre de James Ell­roy dans son Quatuor de Los Ange­les. Décochant des riffs d’un rock libre, ces trois cour­tes suites musi­cales lan­cent un ter­ri­toire poé­tique à tous les « lions dans la nuit », à toutes celles, à tous ceux qui se sont délivrés des canines du juge­ment. Le vivre passe par l’écrire, lequel creuse des mon­des noc­turnes où écla­tent des soleils noirs, les rugisse­ments d’une langue han­tée par le silence. En sous-titre de ce recueil à qua­tre mains, scel­lant les noces du poème et du dessin, on lira « Et qu’elle vienne cette poésie / si elle n’est déjà là… ».

Véronique Bergen

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