Manifeste muséal

Colette NYS-MAZURE et Isabelle GILLET, Le tour des aban­dons : une nuit au Mufim, Inven­it, 2024, 96 p., 13 €, ISBN : 9782376801221

nys-mazure gillet le tour des abandonsÀ Tour­nai, au MuFIm, musée du folk­lore et des imag­i­naires, lors d’une nuit « privée du regard d’autres vis­i­teurs », deux habi­tantes ponctuelles se sont lovées : la philo­logue, poétesse et autrice belge Colette Nys-Mazure et Isabelle Gillet, com­mis­saire d’expositions, pro­fesseure des uni­ver­sités (Artois) et essay­iste. Le tour des aban­dons nous greffe à cette errance inspi­rante.

Le MuFIm, dont l’intitulé a mué au fil des années, per­pétue sa méta­mor­phose au con­tact des deux artistes, qui y apposent de nou­velles périphrases défini­toires. Per­cée du quo­ti­di­en au 19e, alliée à des œuvres d’artistes con­tem­po­rains (cachées dans les recoins des vit­rines et ludique­ment déplacées par le con­ser­va­teur du musée, Jacky Legge), ce « musée de cœur et de société » est égale­ment un « musée de mod­esties » ou « de gour­man­dis­es », qui abrite des mil­liers d’objets, révélant « le par­ti pris des choses ordi­naires ».

Logé dans deux maisons du 17e, autre­fois habitées, ce « cocon cerné par le dehors immé­di­at » prend le pouls de la ville, en toute cohérence, puisqu’il est « tis­sé dans la trame d’une ville qui pro­dui­sait des tapis­series célèbres dans le monde entier ». Si aucune porte ne vient bris­er la suc­ces­sion de ses vingt-qua­tre salles, offrant le pas­sage inat­ten­du d’une officine phar­ma­ceu­tique à une salle de classe du 19e, ses œuvres se tien­nent à car­reau, séparées par un inter­valle réguli­er. Dans les flots libres et soignés du MuFIM, Le tour des aban­dons inscrit sa con­struc­tion. La nar­ra­tion est ryth­mée par la nuit qui avance, à l’instar du crois­sant de lune sur les pointil­lés sou­tenant chaque titre de chapitre.

Bien que leur expéri­ence soit excep­tion­nelle, Colette Nys-Mazure et Isabelle Gillet en tirent une pos­ture uni­verselle, créant un man­i­feste muséal :

Sans sabli­er ni mon­tre, réveil, hor­loge, portable, errer en silence, en ami­tié. Lire à haute voix, manger, nous inter­roger, partager nos con­nais­sances, chanter, danser, réciter des poèmes, grif­fon­ner quelques notes, ten­ter de dormir une heure ou deux, pour­suiv­re l’exploration vorace.

Sans aucun médi­um dis­tracteur, la « main lev­ée », les deux amies « (…) cueill[ent] la nuit sans méth­ode », effaçant presque l’écart spa­tio-tem­porel entre leur corps et les œuvres. Dès lors, « l’ensemble du lieu s’impose à [elles] », jusqu’à s’y accrocher (« (…) le scapu­laire miteux accroche notre œil »). En joyeux retour, les spec­ta­tri­ces glis­sent douze cita­tions dans leur hôtel d’un soir.

Tenues de regarder les vit­rines, éclairées pen­dant la nuit, les arpen­teuses rap­pel­lent la richesse d’une per­cep­tion mul­ti­sen­sorielle de l’art et la ren­con­tre organique du vis­i­teur et du lieu (« ailleurs, la nuit porte jar­retelles, ici elle évoque la con­spir­a­tion : elle se trahit par ses craque­ments de bois »). Les pré­cau­tions pris­es par Jacky Legge (par un mot sur la porte du MuFIm : « deux écrivaines au musée, il n’y a ni voleur ni voleuse ») don­nent envie de tou­jours se fau­fil­er dans ces lieux avec cette dis­cré­tion noc­turne.

Même si, depuis 2017, davan­tage de femmes rési­dent au MuFIm, les deux autri­ces revi­en­nent sur l’invisibilisation sécu­laire des femmes artistes et l’absence ici des « intrépi­des anonymes du quo­ti­di­en ». Elles inven­tent alors des noms de rue, pal­liant le triste score de 6,5% de rues por­tant le nom de femmes à Tour­nai. Con­statant qu’elles mater­nent un musée de pères, les voyageuses voient leur ouvrage comme un « livre bâtard, enfan­té de deux mères » et font donc du tour des aban­dons la « matrice du musée ». Parsemée de références à d’autres femmes (Anne Sylvestre, Lil­iane Wouters, Nathalie Léger, Françoise Lison-Leroy, Isabelle Gillet, Andrée Che­did), leur vis­ite étend les ram­i­fi­ca­tions du musée.

Dans une liste far­felue, les deux com­pars­es annon­cent enfin les actions avortées de leur vis­ite (« dessin­er à la craie une marelle du lieu » « décrypter l’énigme des chiffres 233/3.5/100 0 (sig­nant aux pom­pi­er les bouch­es d’incendie)»), ce qui parait désor­mais néces­saire.

Sans trop en dire, Le tour des aban­dons appelle au MuFIm et out­ille nos prochaines vis­ites muséales. Flân­er entre les œuvres, écouter, se ren­dre disponible, s’accrocher, ajouter, emporter des œuvres dans notre mémoire. Comme le rap­pelle Colette Nys-Mazure, citant Suzanne Lilar (Enfance gan­toise), « (…) les choses ne [sont] pas moins belles de ne pas être pos­sédées ». À mon tour, je garde deux éclats de cette tra­ver­sée : Emmanuel Bay­on, le « panseur des villes », qui répare au rouge tout ce qui y est cassé et Faezeh Afchary, céramiste belge d’origine irani­enne, qui inscrit un poème en per­san sur de la porce­laine blanche.

Fan­ny Lam­by

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