A(d)venir d’elles

Luc LEENS, Au-delà des mères, Acad­e­mia, 2024, 300 p., 23,50 € / ePub : 17,99 €, ISBN : 9782806136763

leens au dela des meres« Elle espérait que son exem­ple me donne de la force. Mais c’était tout le con­traire qui se pro­dui­sait ». Elle, la mère d’Isabelle. Elle, l’ombre écras­ante. Elle, qui ne veut surtout pas que sa fille cache ou gâche sa beauté. Elle, l’unique lien, la seule, face au vide généalogique. Elle, dont la mort fait éclater le men­songe, la trans­mis­sion fil­iale au prisme des secrets et des non-dits. Isabelle devra alors voir au-delà d’elle, son­der l’héritage tapi dans des pro­fondeurs insoupçon­nées, retrac­er des liens d’une noirceur d’encre à l’incandescence d’elle.

Depuis la mort de ma mère, j’avais l’impression d’être une bille dans un flip­per, rejetée sans cesse d’une paroi à l’autre par des décou­vertes tou­jours plus boulever­santes.

Un réc­it iden­ti­taire, une enquête ren­due opaque par un présent coupé d’une antéri­or­ité où l’imagination, nour­rie par les balis­es mater­nelles, s’est invitée pour pro­logue. Un père sup­posé scruté à la loupe dans le jeu des ressem­blances, des traces espérées au goût de con­fi­ture de ceris­es, un dossier médi­cal juste le temps d’un café, une carte de tarot qui tape dans le mille, une tra­jec­toire éman­ci­patrice qui se des­sine, un proces­sus heuris­tique par lequel Isabelle ira au-delà d’elle et elles.

Le plus dif­fi­cile était de me per­suad­er que tout cela me con­cer­nait, que c’était pour moi qu’ils s’étaient réu­nis dans ce palace, pour moi qu’ils avaient bravé la loi, pour moi qu’ils avaient vécu cette his­toire inouïe, à mi-chemin entre la tragédie grecque et le vaude­ville. La prin­ci­pale respon­s­able de l’enchaînement de tous ces événe­ments, c’était ma mère.

Isabelle, Renée, Esther, surtout ; des per­son­nages féminins. Mais un tas d’autres actants, savam­ment con­stru­its, qui par­ticipent aux rouages de cette his­toire famil­iale, aident à emprunter les voies de la suc­ces­sion, dévoilent les effets du passé sur le présent et par­ticipent à la négo­ci­a­tion du legs.

Comme tous les enfants, j’avais cru ma mère immu­nisée con­tre le doute et la peur. Je voy­ais enfin la femme courageuse, drôle et intrépi­de, tou­jours prête à pay­er sans marchan­der le prix de sa lib­erté.

Le nou­vel­liste Luc Leens signe, avec Au-delà des mères, son pre­mier roman aux Édi­tions Acad­e­mia. L’intrigue est bril­lam­ment con­stru­ite, conçue comme un labyrinthe qui appelle le lecteur à saisir les enchevêtrements des secrets et aimante sa quête d’une issue. Une écri­t­ure flu­ide, dynamique, nette, qui noue et dénoue un réc­it, se déploie avec une ten­sion romanesque maîtrisée et artic­ule, non sans humour et une cer­taine sen­si­bil­ité, le lien entre trans­mis­sion famil­iale et iden­tité fémi­nine.

Sarah Bearelle

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