Mauve

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, Immen­sità, Cam­bourakis, coll. « Cam­bourakis Tex », 2024, 100 p., 15 €, ISBN : 9782366248630

de changy immensitaPlus lumineux et clair que le vio­let dans la gamme duquel il se décline, le mauve, équili­brant l’ardeur rouge et la sérénité bleue, sym­bol­ise dans le monde ésotérique la trans­for­ma­tion spir­ituelle, l’intuition et la sagesse, la créa­tiv­ité et l’imagination. Élé­gante vivace esti­vale, la mauve, son homonyme féminin, parsème les sols de bou­quets joyeux quand, en breuvages infusés, elle ne tapisse pas de douceur les gorges irritées et d’apaisement les diges­tions com­pliquées. Mauve, c’est le prénom que porte l’héroïne de Vic­toire de Changy, comme s’il avait été pen­sé let­tre par let­tre en attente de son âme. C’est sa mère synesthète qui a brail­lé ce nom à sa nais­sance, et il lui va comme un gant, à elle, la fille de la flam­boy­ante Anna et des tran­quille papa et solide pépa, elle qui nav­igue entre ces chro­ma­tiques froides et chaudes tein­tant sa per­son­nal­ité. Velouté extérieur du mauve, robustesse intérieure de la mauve.

À dix-sept, Mauve con­naît une exis­tence tran­quille et priv­ilégiée, au creux d’un foy­er au triple référent parental, à Immen­sità, une ville aux lim­ites insoupçon­nées. Une règle y rend l’agencement des loge­ments citadins unique : aucun espace extérieur privé n’y est autorisé. Mal­gré cette restric­tion sin­gulière, la ville jouit d’une envieuse répu­ta­tion dans le monde entier et ses habi­tants (au nom­bre stricte­ment con­trôlé) se sen­tent chanceux de faire par­tie des élus. Car il y a le Jardin, cet espace com­mun aux pro­por­tions gigan­tesques, qui se révèle à la fois le poumon et le cœur d’Immensità. De leur pre­mier jour à leur dernier souf­fle, les citoyens l’observent au fil des saisons, se réfèrent à lui, le par­courent en tous sens, le respectent sym­bi­o­tique­ment, en pren­nent soin avec amour ; dans cette bulle végé­tale et sen­sorielle, ils échangent, parta­gent, jouent, se per­dent, se retrou­vent pour y retourn­er, dis­per­sés, après leur mort. Mauve, elle aus­si, « [a] vécu tant de moments fon­da­teurs dans le Jardin qu’elle en [a] une con­nais­sance comme on l’a de son pro­pre corps : presque totale, pour l’avoir con­nu et pra­tiqué depuis tou­jours, mais pas infail­li­ble ni absolue ».

Et c’est sous les débris de cette cité utopique que Mauve va se retrou­ver ensevelie un jour, à la suite d’un trem­ble­ment de terre dévas­ta­teur. Elle en réchap­pera et per­dra, en une ondu­la­tion sis­mique, son foy­er, ses repères, sa route, son des­tin tout tracé. Loin de siens, elle entame alors une lente con­struc­tion accom­pa­g­née et soutenue par deux êtres aux meur­tris­sures intimes, Pons, un claus­tro­phobe au pied marin, et Léore, une infir­mière à la sen­si­bil­ité hyper­trophiée. Tout est remis en per­spec­tive et prospec­tive, tout est à (re)créer.

En autrice soucieuse d’harmonie, de Changy a trem­pé sa plume dans une encre mauve : ses mots, mucilagineux, com­posent des phras­es qui glis­sent sans obsta­cle. Tout coule aus­si naturelle­ment que l’eau de la riv­ière-qui-pleure, dans Immen­sità, ce con­te gorgé d’espoir et de résilience. Fruit du monde de main­tenant, il réc­on­cilie (un peu) avec l’idée d’un monde d’après, col­lec­tif, con­scient et sol­idaire. Il s’inscrit, en fil­igrane, dans une vision moins vigoureuse­ment apoc­a­lyp­tique d’un pos­si­ble futur : « On sort de terre et on y revient, on sort de terre et on y revient, c’est une litanie, comme une mélodie, la revoilà, une autre mélodie qui ferait lalala. »

Samia Ham­ma­mi

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