Des ratures éblouissantes

Un coup de cœur du Car­net

Blaise LESIRE, Opus­cule navrant, Cac­tus inébran­lable, 2023, 182 p.,  20 €, ISBN : 978–2‑39049–093‑7

« Tra­vailler pour l’incertain, aller sur mer, pass­er sur une planche »
Pas­cal, Pen­sées

lesire opuscule navrantLes apho­rismes de Blaise Lesire, dit le Mar­quis de l’Orée, dans ce pre­mier livre Opus­cule navrant, au titre d’une déli­cate ironie, se fondent sur une seule cer­ti­tude, celle de l’in­cer­ti­tude, et, comme il le dit de façon apparem­ment trag­ique,  de « l’in­san­ité du bon­heur ».

Lire un recueil d’apho­rismes est une opéra­tion de longue haleine, on peut se promen­er en trem­pant sa ligne dans le ruis­seau et en avançant à la paresseuse… Puis, soudain, une piqûre, un vif-argent entre deux eaux et un éblouisse­ment sur­git.

Opus­cule navrant révèle une boîte à bijoux où se nichent la langue de la vivac­ité, la mélan­col­ie ensoleil­lée, une vive dés­espérance et une ironie tou­jours en osmose avec le pitoy­able ou le grandiose de notre improb­a­ble human­ité.

« Dérober la cerise et délaiss­er le gâteau » (1972)

«  Je n’ai qu’une parole, et c’est pour ça que je ne vous la don­nerai pas. Je refuse que l’on me pense capa­ble de tenir une promesse » (1976)

Dans cette œuvre explo­ratrice aux deux mille entrées, Blaise Lesire fait une entrée remar­quable et remar­quée dans la lit­téra­ture. Les arti­cles élo­gieux de Brux­elles à Paris, d’autres suiv­ront cer­taine­ment, relèvent la qual­ité intrin­sèque de l’ou­vrage : une rad­i­cal­ité joyeuse, une langue sans paresse, exigeante et fine, toute entière mar­quée par ce pari inouï de vivre la tête haute avant qu’elle ne tombe.

Nous sommes dans le cen­te­naire de la nais­sance du sur­réal­isme et les édi­tions Le cac­tus inébran­lable ont mag­nifique­ment rap­pelé à quel point le sur­réal­isme belge se démar­quait d’avec d’autres courants sur­réal­istes en bro­car­dant toute papauté en la matière.

L’auteur nous fait part des ver­tiges et des joyeusetés mor­tifères de notre méti­er de vivre. C’est un « un livre paresseux comme un miroir, les odeurs en plus. »

Sa lec­ture, à petites dos­es, fait naître à chaque fois le sen­ti­ment d’une pro­fonde com­plic­ité avec le lecteur. La fausse bon­homie où l’emphase dis­crète sont les risques majeurs du prati­cien de l’aphorisme. Blaise Lesire, à aucun moment, ne se paye de mots, lui qui nous rap­pelle que « La mélan­col­ie est le seul pat­ri­moine de l’hu­man­ité qui mérite d’être sauve­g­ardé » (771).

L’au­teur, qui a choisi de vivre dans un dis­cret écart du monde lit­téraire, vient d’y pren­dre place de façon magis­trale. La vivac­ité et, osons le mot, la com­pas­sion de l’écrivain avec la com­pag­nie des hommes, don­nent à ce livre une rob­o­ra­tive dimen­sion. Autrement dit, chez Lesire, la mélan­col­ie ne rétréc­it pas l’hori­zon mais, au con­traire, en révèle les innom­brables dif­frac­tions.

Citoyen du monde végé­tal, j’en­vierai le minéral 

Nous savons, en ce temps de sar­casme et de folie meur­trière sans cesse renou­velés, que la lit­téra­ture peut peu de choses, si ce n’est qu’elle ren­voie, quand elle est de la matière de celle de Blaise Lesire, à une forme d’en­t­hou­si­asme à ne pas céder et à lire dans les plis de l’his­toire des raisons de ne pas croire mais de penser, hum­ble­ment peut-être, à l’in­finie com­plex­ité du monde où cha­cun a ses raisons quand la rai­son démis­sionne.

Daniel Simon