À vaincre sans péril…

Un coup de cœur du Car­net

Kenan GÖRGÜN, Oublie que je t’ai tuée, Ata­lante, 2024, 288 p., 19,90 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9791036001802

gorgun oublie que je t'ai tuéeLe jury du prix Le Point du Polar européen 2024 a annon­cé sa sélec­tion com­posée de 8 titres. Le nou­veau roman de Kenan Görgün, Oublie que je t’ai tuée, en fait par­tie. Le lau­réat sera annon­cé le 3 avril prochain. En atten­dant, on croise les doigts..

Voilà donc un roman inat­ten­du dans le fil des pub­li­ca­tions de Kenan Görgün, roman qui est, sem­ble-t-il, le début d’une suite à paraître chez le même édi­teur. La punch­line du titre pour­rait se traduire par une belle ambiguïté mor­tifère à l’im­age de tout le roman où ce sont les statuts des per­son­nages, leur estime de soi, la puis­sance et le pou­voir de l’un sur l’autre qui l’emportent au-delà des actes ou des prémédi­ta­tions. Kenan Görgün nous avait lais­sés il y a qua­tre ans avec un roman hors normes, Le sec­ond dis­ci­ple, à pro­pos des migrants, du ter­ror­isme, de Brux­elles, de la faune du canal d’An­der­lecht et des héritages de ces nation­al­ités croisées qu’on peut retrou­ver un peu partout en Europe. Ce Sec­ond dis­ci­ple a une suite atten­due, La tribu per­due, encore à paraître, et, dans l’en­tre-deux, Kenan Görgün ne cesse d’ex­plor­er d’autres gen­res et de pour­suiv­re sa scru­ta­tion de notre monde en pleine bas­cule et folie ordi­naire.

Les per­son­nages de Stan (Stan­ley) et Susan­nah, amants, amoureux, cou­ple vivent au son des arte­facts où les statuts économiques, sym­bol­iques, soci­aux se con­fron­tent entre gen­res et la rela­tion amoureuse. Cette rela­tion est plus que jamais soumise aux pres­sions du paraître que néces­site l’as­cen­sion sociale.

Nous sommes dans un quarti­er hup­pé de New York (Cen­tral Park) que Kenan Görgün con­naît comme sa poche pour y avoir entre autres entretenu une rela­tion de con­ver­sa­tions avec Paul Auster, cela pour dire com­bi­en les pavés autant que l’e­sprit de Cen­tral Park n’ont plus beau­coup de secrets pour lui…

Le roman com­mence par une Saint-Valentin à fêter. Stan aime Susan­nah et souhait­erait lui offrir une fête somptueuse…avant de la tuer, mais c’est ensuite que l’affaire se com­plique.

Entrent en scène d’un polici­er qui mâchonne son chew­ing-gum comme dans tous les films noirs, une amante débor­dante surnom­mée Straw­ber­ry, un copain d’enfance recon­ver­ti en gang­ster minable, et la théorie inter­minable des par­ents et des beaux-par­ents, comme de lénifi­ants garants du droit et de la malig­nité.

Cette Saint-Valentin, c’est le pro­jet de Stan qui se révèle vite écrivain raté et pigiste, qui met les petits plats dans les grands pour impres­sion­ner Susan­nah, au som­met de son pou­voir dans l’art et le design. Ils se jet­tent dans les bras l’un de l’autre et se livrent à une scène de sexe tor­ride et con­so­la­trice, sem­ble-t-il, mais ça ne suf­fit pas, car, à tra­vers cette comédie noire (car il s’ag­it bien d’une forme de comédie dra­ma­tique poli­cière, thriller, mais comédie quand même), l’auteur nous dresse le por­trait d’un homme emblé­ma­tique de notre époque, mar­qué d’un com­plexe d’in­féri­or­ité face à la femme qui a réus­si dans ce milieu riche et bour­geois de Man­hat­tan et de Cen­tral Park. L’édi­teur évoque à pro­pos du roman un « polam­our » qui ne se range pas dans la suite nom­breuse des romans policiers ou des romans noirs dont l’amour ou la pas­sion sont le moteur prin­ci­pal. On ne tue pas ici par amour mais par dépit, impuis­sance, jalousie ; l’on apprend que Stan, imma­ture et malchanceux, cumule les affres face au ray­on­nement de Susan­nah, son amour.

Il tuerait par « revanche sociale » et Freud évidem­ment aurait beau­coup à dire sur ce genre de rela­tions tox­iques comme on dit aujour­d’hui et, en tout cas, destruc­trice. Boileau-Nar­ce­jac ont, en leur temps, approché et traité des thèmes de cette trempe, mais c’est dans ce roman, Oublie que je t’ai tuée, que l’au­teur descend au plus loin dans la per­ver­sité bien­veil­lante, dirons-nous, de cette entre­prise où les pro­tag­o­nistes, police, famille et autres quidams inter­vi­en­nent sans tou­jours tout com­pren­dre du désir pro­fond et des moti­va­tions de Stan.

Chez Kenan Görgün, l’écri­t­ure est ser­rée, piquante, rapi­de et sou­vent dans des mis­es en per­spec­tive ver­tig­ineuses, pas de graisse, pas de flâner­ies inutiles pour épa­ter le lecteur ; il s’ag­it de l’at­trap­er autant à la gorge que dans ses straté­gies d’in­tel­li­gence.

Lire Kenan Görgün, c’est se retrou­ver très sou­vent dans l’acmé des sit­u­a­tions où l’au­teur attise ses feux sans arrêt et n’est pas dupe des par­o­dies et des parades sociales, mais ça ne l’empêche de se servir de ces espaces de représen­ta­tions avec un brio joyeux et cru­el à la fois.

Daniel Simon

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