François EMMANUEL, Funeral tango, Lansman, coll. « Théâtre à vif », 2023, 60 p., 11 €, ISBN : 978–2‑8071–0401‑3
« Oléo : À l’enterrement d’une reine, il est prescrit de bander la jambe arrière gauche de son cheval personnel.
L’animal n’est donc pas intégré à l’attelage qui tracte le carrosse funéraire mais il marche un peu en retrait, tenu au mors par un très jeune officier.
À cause de l’entrave à sa jambe le cheval boite et sa claudication attire tous les regards. »
Dans la litanie des crescendos et decrescendos d’un tango joué par deux musiciens, un rituel de mort se déploie autour de Dona Pia, vivante, qui va mourir, qui est morte.
Un étrange équipage autour Dona Pia, Oléo le premier maître, Osandro, le second maître, Amadeo, l’amant de Dona Pia, Miro, son fils, Alfina sa sœur, Lala, sa petite-fille et Umberto son défunt mari.
Tout ce monde cloîtré parle, raconte, divague, administre un rite funéraire qui passe par un banquet où les nourritures et les mets sont autant d’occasion d’évoquer les légendes et les dieux et de souligner l’impitoyable persistance de cette mort qui s’annonce et qui finira par venir.
François Emmanuel développe dans Funeral tango un funèbre hommage au vivant et aux morts équipés les uns et les autres de multiples langues qui vont de la comptine à la psalmodie. La langue minérale de l’auteur n’hésite pas à jouer du baroque dans cette pièce où chacune et chacun, assemblés dans ce rite de remembrance, traverse l’histoire de Dona Pia dans des scènes qui balancent du grotesque à peine masqué au rite sépulcral.
Dona Pia échappe dans ce magnifique et terrible tribunal de la mémoire, à toute fausse pureté, elle aime, elle a aimé et celles et ceux qu’elle a fréquentés, ou qui sont à ses ordres, savent aussi quelle malignité peut l’habiter.
Dona Pia est reine, une reine morte de son vivant. Elle anime les multiples procédures de dévoilements des personnages qui l’entourent. Elle réactive la vie et la mort de ceux qui l’entourent et, en ce sens, ses paroles sont des prédications et des adjurations à la vie.
Dona Pia : Toute ma vie j’ai perdu mon chemin, retrouvé mon chemin, perdu de nouveau mon chemin.
Toute ma vie j’ai cherché la note juste.
Toute ma vie j’ai joué dans une pièce dont je n’avais pas décidé des personnages.
Toute ma vie je portais mon sac, je déposais mon sac, je reprenais mon sac, mon dos a fini par prendre la forme de mon sac.
Toute ma vie j’ai séché les larmes de ma mère.
Toute ma vie j’ai voulu être la splendide héroïne que mon père célébrait à table de sa voix alourdie par le mauvais vin.
Je suis fatiguée.
Le titre, Funeral tango, renvoie, dans la mémoire théâtrale à un autre titre, La danse de mort de Strindberg, mais alors que, chez Strindberg, il s’agit d’une valse mortuaire d’un couple à bout de souffle, chez François Emmanuel le tango, qui est une danse d’encerclement, de séduction, d’allers et de retours, de distance et d’enlacements, fait la radicale différence dans le style mais surtout l’essence même de la pièce. Il ne s’agit pas d’une mise à mort, mais d’une remise en vie de la mort qui rôde, qui vient et qui sera.
En ce sens Funeral tango est une pièce majeure de l’auteur mais aussi de notre théâtre où la langue ne cesse de passer d’un bord à l’autre d’un navire éperdu tout autant de simulacres que de mensonges et de naufrages.
Une pièce à voir, bien sûr, quand création il y aura, mais la lecture de l’œuvre procure une étrange émotion, comme si François Emmanuel était là, à notre chevet, attentif au destin de chacune et chacun d’entre nous.
Daniel Simon
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François Emmanuel sera présent à la Foire du livre.
- Dimanche 07 avril de 16h à 17h — Stand 339 : dédicaces