Le silence et ses pièges

Luc DELLISSE, L’instant du silence, Mur­mure des soirs, 2024, 210 p., 20 €, ISBN : 9782931235119

dellisse l'instant du silenceTout autant que la parole, le silence est mul­ti­ple. Il peut inau­gur­er un rap­proche­ment ou sceller un dia­logue. Il en est de com­plices, d’hostiles, d’oppressants ou de sere­ins. Entre présence du corps et absence des mots, le silence est instant pur. À tra­vers les seize réc­its qui tis­sent la trame du dernier livre de Luc Del­lisse, un nar­ra­teur unique éprou­ve la com­plex­ité de son étoffe, au fil d’intensités fugaces ou de per­cus­sions aven­tureuses.

Sont-ce des nou­velles ou des pièges ? Intri­g­ante com­po­si­tion que cette suite d’instantanés qui déjoue les fron­tières formelles, en faisant suc­ces­sive­ment pass­er le lecteur d’une cham­bre d’hôtel voi­sine d’une scène de crime au bus 84 opérant l’aller-retour vers le drame intime d’un sui­cidé ; d’un refuge de mon­tagne investi par une énig­ma­tique présence fémi­nine à un stu­dio de radio où les coups bas entre ani­ma­teurs sont mon­naie courante ; ou encore d’une « classe affaire » où des caress­es se mani­gan­cent dis­crète­ment à la mai­son d’une vieille mère en passe de suc­comber à un malaise.

Le lien entre ces cadres ? D’abord le mou­ve­ment, ou plutôt une façon de se mou­voir. C’est notoire : l’auteur, jamais en panne d’alibi, est un homme pressé. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’arrête jamais ; pour preuve, grip­pé, il est tout à fait capa­ble de s’autoriser une con­va­les­cence d’une nuit, le temps que l’aspirine, panacée dont il est friand con­som­ma­teur, fasse effet. Mais on ne sait quoi (parce que lui seul le sait) le pousse au dos. Amoureux des lits défaits, des cages d’escalier où l’on s’engouffre, des taxis hélés et des trains pris à la dernière minute, celui-là marche comme il vit, à la sauvette.

Puis il y a une voix qui a tout d’un style. Elle nous désarçonne d’abord – comme dans les pre­mières phras­es de La Sainte Face : « J’avais cou­ru. Je n’avais pas dor­mi. J’avais eu froid ». Un trio de plus-que-par­fait, un effet de flash back alors que rien n’a encore été racon­té, quelle audace ! Puis elle nous res­saisit, avec cette déli­cate fer­meté qu’on ne con­nait qu’aux authen­tiques moral­istes du Grand Siè­cle. D’un apho­risme par­faite­ment ciselé, elle nous rap­pelle ain­si que per­son­ne n’est plus amoureux du risque, de l’aventure, des hasards renom­més chances, qu’un homme d’ordre : « Dis­paraître est un délice, quand on le fait avec méth­ode ».

L’instant du silence peut se lire comme un roman, d’une traite, et la dynamique sub­tile de son écri­t­ure y invite. Mais il se par­cour­ra encore mieux comme un album, han­té de pho­tos de pas­santes au charme fou dont pour­tant le grain de peau restera tou­jours un mys­tère, et de braves types au cœur dou­ble, con­va­in­cus d’avoir retrou­vé l’Atlantide, et qu’on aurait dû mieux pren­dre la peine de con­naître… Mais il y a déjà tant à faire en ce monde. Regarder, écouter, par­tir, pren­dre, laiss­er. Se taire. Écrire, surtout, pour con­cur­rencer la vie sur son pro­pre ter­rain, « la vie qui aus­si, sans cesse, invente tout, même le réel ».

Frédéric Sae­nen

Plus d’information

foire du livre 2024 visuel

Luc Del­lisse présen­tera L’in­stant du silence à la Foire du livre.

  • Ven­dre­di 05 avril à 20h — Scène Savoirs : L’amour, coeur du roman, ren­con­tre avec Luc Del­lisse
  • Same­di 06 avril de 12h à 13h — Stand 216 : dédi­caces