Scènes de la vie contemporaine

Nicole MALINCONI, Bruits du dehors. Séquences, Édi­tions de l’insu, coll. « en exten­sion », 2024, 180 p., 20 €, ISBN : 9782490743209

malinconi bruits du dehorsBruits du dehors, le nou­veau livre de Nicole Mal­in­coni s’inscrit à plus d’un titre dans ce qui car­ac­térise son œuvre, depuis ses débuts dans les années 1980 : l’attention à ce qui se perd, s’anéantit notam­ment dans la parole dite, non dite, la parole impos­si­ble à se dire. À une dif­férence près.

Paru dans la col­lec­tion « en exten­sion » des Édi­tions de l’insu, une col­lec­tion accueil­lant des ouvrages qui « bien que n’étant pas stricte­ment des livres de psy­ch­analyse, con­tribuent par leur thé­ma­tique, leur con­tenu et leur forme au main­tien et à l’avancée du dis­cours psy­ch­an­a­ly­tique », Bruits du dehors est un recueil de textes courts qui cherchent à débus­quer dans la société actuelle ce qui met à mal l’humanité des êtres par­lants que nous sommes. On y lit les déboires d’un cou­ple pris dans le cir­cuit kafkaïen de l’achat et de la mise en route d’une machine à laver ; le com­bat, con­tre le sys­tème de san­té, d’une femme de ménage polon­aise n’ayant appris que les mots utiles du français ; le déroulé d’un dimanche ensoleil­lé sur une place où tout le monde sem­ble avoir oublié les inter­dits posés pour éviter la trans­mis­sion du Covid ; etc. On est ému quand on assiste à la blessure des anciens ouvri­ers qui assis­tent à la mise à bas de l’ancien haut fourneau où ils ont œuvré tant d’années durant, qui était la mémoire encore debout de la sidérurgie wal­lonne ; quand on voit le tra­vail d’un éclusi­er rem­placé par des caméras et des ordi­na­teurs, etc. On lit aus­si com­ment la langue, trans­for­mée, mal­menée, se fait le vecteur de la société sci­en­tifique, infor­ma­tique, néo-libérale.

Pour­tant, ce qui dif­féren­cie ce livre de ses prédécesseurs, même si on pou­vait déjà le voir en germe çà et là, c’est qu’avant (pas tou­jours mais le plus sou­vent) l’écriture de Nicole Mal­in­coni « sondait, extrayait, dégageait ce qui était là et demeu­rait pour­tant inaperçu » (Lau­rent Demoulin et Pierre Piret, Textyles n°55). Or, cette fois, ces réc­its écrits à par­tir de ce qu’elle a pu observ­er dans le réel du dehors, à par­tir de choses vues et enten­dues dans les médias s’avèrent, en par­tie, comme le cat­a­logue con­venu de la pen­sée dite « anti-wok­iste » (« wok­isme », ce mot fourre-tout qui dén­i­gre une série de com­bats con­tre les iné­gal­ités). Ain­si sont abor­dés : le déboulon­nage des stat­ues des colonisa­teurs, les femmes qui par la dénon­ci­a­tion du com­porte­ment des hommes entrav­eraient le désir de ces derniers, l’antiracisme qui empêcherait que l’on puisse se plain­dre des mau­vais agisse­ments des per­son­nes non-blanch­es, la tran­si­d­en­tité, etc. Dom­mage que Nicole Mal­in­coni n’ait pas mis son art d’écrire pour­tant si per­son­nel pour don­ner à ces thé­ma­tiques (s’il fal­lait vrai­ment les abor­der, la société a mal à bien d’autres endroits) un autre son que celui qui résonne ordi­naire­ment. N’ait pas trans­gressé la doxa réac­tion­naire. Déniché l’insu.

Michel Zumkir

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