Décaper des personnages en coulisses

Car­o­line WLOMAINCK, Alice au par­adis, Lamiroy, 2024, 207 p., 20 €, ISBN : 9782875959003

wlomainck alice au paradisAlice au par­adis s’ouvre sur une scène clas­sique, celle d’un échange épi­der­mique entre une cliente et une employée d’un salon d’esthétique, cro­qué de façon foudroy­ante par cette même employée, en un mono­logue intérieur caus­tique, révéla­teur de son état d’esprit :

Le prob­lème avec les gens rich­es, c’est qu’ils pensent qu’on les attend comme le Messie. Ils croient incar­n­er cette prov­i­den­tielle exis­tence sans qui les autres ne sont rien. Rien de plus que la cica­tricielle blessure d’un furon­cle sur leur cul béni. Et cette aisance car­ac­téris­tique avec laque­lle ils tutoient les autres ! Un pronom qui nor­male­ment rap­proche, appelle à la sym­pa­thie, à l’amitié. À la con­fi­dence. Mais qui, sor­ti de leur bouche éloigne, rapetisse, rata­tine. Écrase. Et vous pro­jette instan­ta­né­ment dans le monde de la physique quan­tique où l’infiniment grand côtoie l’infiniment petit. 

Comme les per­son­nages de la série Beef (Acharnés), les autres nar­ra­teurs d’Alice au par­adis parta­gent le point com­mun d’être sur les nerfs, d’apercevoir la fin du bâton de dyna­mite de leur patience, la haine creu­sant tou­jours davan­tage de galeries en eux. En atten­dant un quel­conque pas­sage à l’acte (qui par­fois n’est que joli­ment hal­lu­ciné), ils se héris­sent face aux absur­dités du quo­ti­di­en, vom­is­sent les réu­nions ten­tac­u­laires et pro­liférantes de leur boulot, assor­ties d’acronymes obscurs et ridicules, et main­ti­en­nent tant qu’ils peu­vent leurs masques soci­aux craque­lés. Léger et cynique, leur ton déroule des nar­ra­tions flu­ides, aux scènes tan­tôt vio­lentes tan­tôt bur­lesques.

Ce lent ras-le-bol est muet, répar­ti en autant de mono­logues intérieurs, offerts au lecteur. Non dénués d’humour, ils livrent des faits amu­sants sur ce qu’ils bat­tent en brèche – comme l’existence des 4% de par­tic­i­pants encore con­cen­trés à une réu­nion après une heure ou les cinq façons de refuser une réu­nion inutile – et ren­dent compte de nos juge­ments inces­sants, sat­u­rant tout notre espace réflexif, des digres­sions idiotes que notre cerveau nous pro­pose pour patien­ter (« De petites bulles de graisse nagent à la sur­face. Ce sont des yeux, comme on les appelle en cui­sine. Les yeux du bouil­lon. Qu’est-ce que je dis­ais, hein ?! Même notre soupe nous sur­veille »). Pataugeant dans leurs marasmes internes, les nar­ra­teurs ne cherchent pas à déca­per le ver­nis social des autres : ils ne se com­pren­nent sou­vent pas et inter­prè­tent directe­ment les actes et paroles d’autrui sans y revenir par la suite. Seul le lecteur pour­rait déjouer ces quipro­qu­os et recadr­er la bous­sole per­cep­tive des per­son­nages. Un même événe­ment se retourne, mon­tre ses deux faces, don­nant la parole aux deux par­ties, sans qu’un échange frontal et salu­taire ait lieu. Les juge­ments à l’emporte-pièce, que les per­son­nages por­tent les uns sur les autres, les musè­lent mais ouvrent des brèch­es intariss­ables dans leurs esprits, révélant des événe­ments passés extrême­ment vio­lents qu’ils sem­blent revivre en y apposant des ter­mes iden­tiques, des for­mules mécaniques, comme pour les main­tenir à dis­tance, de peur de devoir les recon­sid­ér­er à nou­veau.

De prime abord, les nar­ra­teurs ne sem­blent pas liés – cer­tains le sont par leur boulot ou par une sit­u­a­tion, ce qu’on décou­vre assez vite. Le lien inat­ten­du entre l’un d’entre eux et une cinquième et ultime voix den­si­fie la trame de l’his­toire et répond à un besoin de révéla­tions, à la manière de l’épisode final d’une série, per­me­t­tant de réé­val­uer cer­taines scènes du livre.

L’idée générale qui se dégage d’Alice au par­adis est qu’un physique, une atti­tude ou une parole ne peut être perçue isolé­ment, détachée de tout ancrage, puisqu’ils recou­vrent secrets et trau­ma­tismes. Cette dynamique rap­pelle le sus­pense d’une série comme Des­per­ate House­wives dans laque­lle, sans le savoir, des per­son­nages heur­tent ou n’en com­pren­nent pas d’autres, faute de con­naitre leurs blessures respec­tives.

Mul­ti­ples, les lieux d’Alice au par­adis con­stituent des points de chute intro­spec­tifs. Un salon d’esthétique, une entre­prise, un bar, un théâtre sont autant de lieux où l’on adopte des pos­tures sta­tiques dans l’attente d’une réponse, d’une suite ou d’une fin, des lieux prop­ices donc aux réflex­ions longues et dila­toires, faisant voy­ager les per­son­nages à d’autres épo­ques de leur vie, ce que Car­o­line Wlo­mainck démon­tre dans ce thriller sur­prenant.

Fan­ny Lam­by

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