Odile entre le marteau et l’enclume

Paul COUTURIAU, Les dis­parus de la Cour d’Or, Press­es de la Cité, 2024, 304 p., 21 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782258204201

couturiau les disparurs de la cour d orNous sommes à Metz en 1940. Odile Wald­ner, bib­lio­thé­caire munic­i­pale, com­mence à écrire un jour­nal secret qu’elle des­tine à son fils, encore tout bébé, afin qu’il sache la vérité sur elle.  Car elle pressent que sa vie ne sera pas un long fleuve tran­quille. 

Nous sommes à Metz en 2018. Michel Eng­berg, con­ser­va­teur au Musée de la Cour d’Or, est épuisé par sa longue quête jusque-là infructueuse à la recherche de man­u­scrits pré­cieux qui ont – auraient – été cachés pen­dant la guerre pour les sous­traire à la destruc­tion pro­gram­mée par les nazis. À quelques mois de sa retraite pro­fes­sion­nelle, sera-t-il aidé ou util­isé par l’ambitieuse Gabriela Agnel­li, nou­velle recrue du Musée, dont « Michel a vite com­pris qu’elle était de pas­sage à Metz – un pas­sage qu’elle souhaite aus­si bref que pos­si­ble » ? Et de fait, elle ne rêve que d’une car­rière pres­tigieuse au Lou­vre…

Tout le nou­veau roman de Paul Cou­turi­au, Les dis­parus de la Cour d’Or, est con­stru­it sur le va-et-vient entre ces deux épo­ques et sur le sort réservé aux fameux doc­u­ments pré­cieux… et aux per­son­nes courageuses qui ont voulu les préserv­er.

Le con­texte his­torique est con­nu : « Ici ! Dans un ter­ri­toire dont le Reich a décrété qu’il était par­tie inté­grante de l’Allemagne ! Ici, où nous n’avons plus le droit d’être français ! » Triste répéti­tion de ce qui s’était déjà passé en 1870. Dans le roman qui nous occupe, le con­seil munic­i­pal messin avait, dès 1939 et la drôle de guerre, déplacé les tré­sors de la bib­lio­thèque munic­i­pale – des incun­ables, des man­u­scrits pré­cieux – vers Poitiers et vers d’autres endroits de sauve­g­arde. Mais les Alle­mands les ont déjà repris et rap­a­triés à Metz. 

En 1940, tout le monde doit jouer dou­ble ou triple jeu. François, dont l’auberge-restaurant a été réqui­si­tion­née par les Alle­mands, l’a décorée d’oriflammes rouge et noir et de por­traits offi­ciels.  Quand il approche Odile au sujet de la bib­lio­thèque et de ses tré­sors, se fiant au décor, elle se méfie de lui, alors qu’il organ­ise en secret un réseau d’évasion pour des Juifs, des réfrac­taires et autres opposants à l’envahisseur. Mais, à sa demande, elle va finir par rester à son poste de bib­lio­thé­caire, quitte à pass­er pour une col­lab­o­ra­trice zélée. Pour Pierre Lemoine, son fiancé, c’est plus clair : il est bien vite passé du côté de Pétain. Quant à Rain­er Weiss­muller, Haupt­sturm­führer dans la police crim­inelle en poste à Metz, que penser de lui ? Écou­tons se présen­ter ce col­lègue inat­ten­du de Bernie Gun­ther, le célèbre flic dont la car­rière tumultueuse a été dévelop­pée par le regret­té Philip Kerr. « Avant la guerre, j’étais Krim­i­nalkom­mis­sar à Franc­fort, ce qui m’avait valu automa­tique­ment le grade de SS-Ober­sturm­führer quand les forces de police [ont] été placées sous l’autorité de la SS. »  Écou­tons ce que François con­state : « Si je ne mets pas en doute son hos­til­ité envers Hitler et ses sbires, je doute que ce soit un idéal­iste. Il refuse de par­ticiper au har­cèle­ment des Juifs, soit, mais il ne pren­dra aucun risque pour leur venir en aide. » Et de fait, sa ligne de con­duite glob­ale, c’est que « dans un fruit pour­ri, il vaut mieux être le ver que la pomme. » 

Les per­son­nages sont par­fois bizarrement con­stru­its avec des réac­tions et des ressen­tis déroutants, voire inco­hérents. Par con­tre, la quête du livre nous tient en haleine jusqu’au bout du bout, autant dans les risques pris par Odile, entre dan­ger et adver­sité, pour sauver les man­u­scrits que dans les efforts de Michel et Gabriela pour les retrou­ver. 

Si vous êtes touché par le réc­it de François Eich­er, le courageux résis­tant de la pre­mière heure, vous pour­rez tou­jours lire, ou relire, En pas­sant par la Lor­raine, du même auteur. Si vous êtes touchée par le des­tin glob­al des « mal­gré-tout » qui ont la chance et la malchance de vivre dans des ter­ri­toires con­testés, à vous de lire, dans Zinc, un petit livre de David Van Rey­brouck (on reste chez un auteur belge), la vie d’Emil Rix­en, né en 1903, qui changea cinq fois de nation­al­ité sans avoir jamais passé de fron­tière, qui a par­ticipé à l’occupation de l’Allemagne sous l’uniforme belge et à celle de la Bel­gique sous l’uniforme alle­mand, et qui finit dans un camp pour pris­on­niers nazis à Cher­bourg. 

Mar­guerite Roman

Plus d’information