Il en faut peu pour être heureux, mais l’essentiel

Loren­zo MORELLO, Voulez-vous, M.E.O., 2024, 162 p., 18 €, ISBN : 978–2‑8070–0446‑7

morello voulez-vousLau­rent est un homme de 52 ans qui a fondé son entre­prise il y a 20 ans avec son ami de jeunesse, Léopold. Le jour où il apprend que le groupe ABBA sor­ti­ra un nou­v­el album (nous sommes en 2021), il décide de démis­sion­ner et de ven­dre ses parts dans la société à celui qui lui organ­is­era une entre­vue avec Ben­ny Ander­son, un des mem­bres du célèbre groupe, ce qui laisse Léo par­ti­c­ulière­ment per­plexe.

A pri­ori, cette déci­sion paraît tout à fait loufoque, mais nous com­prenons assez vite qu’elle est mûre­ment réfléchie, un peu comme une oppor­tu­nité à saisir. On décou­vre que Lau­rent vit dans le con­fort matériel et se sat­is­fait de sa vie de céli­bataire, mais que tra­vailler d’arrache-pied durant une ving­taine d’années était une fuite pour combler un manque pro­fond. Sa vie ne le sat­is­fait plus, il se sent mort à l’intérieur et perd peu à peu le con­tact avec le monde, préser­vant un lien unique­ment avec Léo et Rosa, son ex-femme et sa seule amie.

Et puis, j’en ai plein les bottes de me lever tous les matins pour par­ticiper au chaos dans lequel le monde som­bre un peu plus chaque jour. Ajouter ma petite pierre à un édi­fice qui se casse la gueule, je ne vois pas l’intérêt. Du reste, j’ai assez d’argent devant moi pour assis­ter au feu d’artifice final sans pren­dre part à la fête.

De prime abord, Lau­rent donne l’image d’un par­venu auto­cen­tré et mis­an­thrope qui passe son temps à se dés­espér­er face à la bêtise humaine (« Je ne suis pas mis­an­thrope, pas une seule sec­onde, sim­ple­ment, j’éprouve pour le reste de l’humanité un sen­ti­ment sem­blable à l’affection que l’on porte à un frère devenu légère­ment débile à la suite d’une chute sur le crâne. »). Toute­fois, der­rière son humour défen­sif, nous sen­tons un homme mal­heureux qui se cache, un homme au bord du précipice habité par l’absence de sens et qui a besoin de retrou­ver un tré­sor per­du il y a 40 ans.

Dans son précé­dent roman Pierre papi­er ciseaux, Loren­zo Morel­lo nous fai­sait part d’une his­toire désopi­lante avec un humour loufoque. Ici, nous retrou­vons son style direct et son esprit joueur, mais tra­vail­lé de façon plus sub­tile car les sar­casmes de son héros nous font entrevoir sa détresse et de fac­to son human­ité.

Léopold lève les yeux au ciel. Peut-être se retient-il de m’en coller une. Se déplac­er jusqu’ici avec la jambe dans le plâtre pour sup­port­er cette mau­vaise imi­ta­tion d’Al Paci­no dans Le Par­rain jus­ti­fierait qu’il m’en retourne une petite afin de remet­tre les pen­d­ules à l’heure. La tête bien vis­sée sur les épaules, il garde le con­trôle, cepen­dant.

Lau­rent est avant tout un homme dés­abusé qui ne se prend pas au sérieux. Même quand ça ne va pas, il trou­ve tou­jours une pirou­ette pour rire ou faire rire, mais il est suff­isam­ment fin pour savoir qu’il va devoir régler ses comptes avec le passé pour ten­ter d’être heureux. Laiss­er la vie s’insuffler en lui après une longue péri­ode d’apnée est un risque, il le sait, et c’est sous une forme par­ti­c­ulière­ment authen­tique qu’elle va s’instiller dans les lignes de faille de notre héros. Voulez-vous est un roman qui sonne juste et qui nous invite à voir la pro­fondeur de l’être humain au-delà de toutes ses pro­tec­tions.

Séver­ine Radoux

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