Le passeur d’histoire(s)

Un coup de cœur du Car­net

Philippe FIÉVET, Brûlure indi­enne, M.E.O., 2024, 236 p., 23 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0437‑5

fievet brulure indienneFrank tient une bou­tique dédiée aux États-Unis, le West­ern Shop, boule­vard Adolphe Max à Brux­elles. Au-dessus de son mag­a­sin, dans sa « mai­son des chimères », se cache une impor­tante col­lec­tion d’objets, usten­siles de la vie quo­ti­di­enne, armes, coiffes, vête­ments, œuvres d’art, pho­tos, etc. ayant appartenu aux Sioux et témoignant de leur cul­ture. En quelque sorte la mémoire d’un peu­ple. Frank ne sait dire à quand remonte exacte­ment cette pas­sion pour les Indi­ens – terme que les nat­ifs améri­cains con­sid­èrent comme une injure. Enfant, Frank jouait « aux cow­boys et aux Indi­ens » avec ses copains, sur un ter­rain vague. Plus grand, c’est pour le ciné­ma et les west­erns qu’il s’est pas­sion­né. Un jour, il a acheté une pre­mière antiq­ui­té – une Win­ches­ter 73 – puis, petit à petit, a agran­di sa col­lec­tion et a com­mencé à s’intéresser de plus en plus aux Sioux Lako­tas.

Une trou­vaille va chang­er son exis­tence. De pas­sage chez un anti­quaire du Sablon, il fait l’acquisition de dix malles com­por­tant un véri­ta­ble tré­sor : des pho­tos d’Amérindiens, mais aus­si de nom­breux objets, coiffes et vête­ments util­isés et portés par des Sioux Lako­tas dans le Wild West Show, lors de l’exposition uni­verselle de 1935, à Brux­elles. Par­mi ces per­son­nes, se trou­vait la famille Lit­tle­moon dont Frank, le « Loup soli­taire », va ten­ter de retrou­ver les descen­dants. Ses péré­gri­na­tions l’amènent dans la réserve de Pine Ridge où il ren­con­tre les deux derniers fils Lit­tle­moon, notam­ment Wal­ter – un mil­i­tant de la cause indi­enne –, et sa femme Jane, avec qui il se lie d’amitié. Le par­cours de Frank et ses trou­vailles intéressent égale­ment les médias et les musées. Sa riche col­lec­tion et sa con­nais­sance du peu­ple sioux vont s’avérer cru­ci­aux dans plusieurs expo­si­tions. Frank est bien plus qu’un col­lec­tion­neur, c’est un his­to­rien, un passeur d’histoire(s), l’héritier for­tu­it d’un réc­it – celui de Lit­tle­moon – à qui il rend hom­mage de manière remar­quable, à qui il restitue son iden­tité.

« Pourquoi les panach­es emplumés des Indi­ens d’Amérique se sont-ils imposés à ce point dans notre imag­i­naire ? » Philippe Fiévet nous livre un livre cap­ti­vant sur le peu­ple sioux, plus pré­cisé­ment les Lako­tas, à tra­vers le regard d’un col­lec­tion­neur pas­sion­né. Ce réc­it romanesque tout autant qu’historique est presqu’une ency­clopédie sur la cul­ture amérin­di­enne. Le livre regorge de détails sur les pièces de col­lec­tion, mais aus­si sur l’histoire des Amérin­di­ens. Un peu­ple tout autant craint qu’admiré. Un peu­ple que l’homme blanc a ten­té d’éliminer, puis a par­qué dans des réserves. Un peu­ple dont on a util­isé l’image dans la lit­téra­ture, le ciné­ma, la pub­lic­ité… L’ouvrage nous rap­pelle qu’ils étaient sept mil­lions d’autochtones avant l’arrivée des Européens, mais que les mal­adies, l’alcool, les raids de l’armée et les dépor­ta­tions ont fini de les éradi­quer… ou presque.

Brûlure indi­enne regorge de pas­sages intéres­sants sur la sit­u­a­tion, sou­vent mis­érable, des Amérin­di­ens – dans le passé et aujourd’hui encore –, sur leurs droits sans cesse bafoués, sur leurs langues réprimées. Il en est ques­tion notam­ment dans l’extrait de la pré­face de Wal­ter Lit­tle­moon dans son ouvrage They Called Me Unciv­i­lized. Mais tout n’est pas dénué d’espoir et c’est une human­ité, riche et sincère, qui est à l’œuvre dans tout le réc­it. Ce roman, pub­lié aux édi­tions M.E.O. et illus­tré de quelques pho­tos d’archives, racon­te avant tout l’histoire d’une ren­con­tre et d’une ami­tié entre deux hommes, entre deux peu­ples.

Le réc­it donne leurs let­tres de noblesse aux col­lec­tion­neurs, ces êtres qui, soucieux du détail, essaient de retrac­er le par­cours des objets, mais aus­si des êtres humains qui se cachent der­rière eux. Chercher et pos­séder ces objets ne sont pas une final­ité en soi. Il ne s’agit pas non plus de con­tem­pla­tion. Pour Frank, il s’agit « de témoign­er de la richesse d’une cul­ture sou­vent réduite à des stéréo­types et d’en entretenir la mémoire pour abolir le spec­tre de sa dis­pari­tion ». Les col­lec­tion­neurs, ces êtres qui en veu­lent tou­jours plus, tou­jours mieux, con­stituent une com­mu­nauté à part entière. Qu’advient-il de leurs col­lec­tions une fois six pieds sous terre ? « Même les plus beaux jardins dis­parais­sent avec leur jar­dinier ». Mais Frank trou­vera peut-être un moyen de s’en aller pais­i­ble­ment en se tour­nant vers un autre passeur.

Émi­lie Gäbele