Y revenir pour de vrai

Un coup de cœur du Car­net

Vin­cent ENGEL, Retour à Mon­techiar­ro, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2024, 664 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87568–601‑5

engel retour à montechiarro espace nordL’année dernière, Vin­cent Engel ajoutait Vous qui entrez à Mon­techiar­ro au « monde d’Asmodée Edern », com­posé de plusieurs romans dont il pro­po­sait une réédi­tion. Cette année, Retour à Mon­techiar­ro fait son entrée dans la col­lec­tion Espace Nord. Que l’on entre dans le vil­lage toscan imag­i­naire avant d’y revenir ou inverse­ment, lire ces deux livres à quelques mois d’intervalle per­met de réalis­er à quel point ils sont imbriqués.

Cha­cun des deux ouvrages est com­posé de trois réc­its, à trois épo­ques. Cha­cune de ces épo­ques répond aux deux autres du même livre, ain­si qu’à sa cor­re­spon­dante dans l’autre roman. Retour à Mon­techiar­ro évoque la fin du 19e siè­cle à Venise et le fas­cisme, comme Vous qui entrez à Mon­techiar­ro ; et se ter­mine en 1978, pen­dant les années de plomb, péri­ode mise en rela­tion dans sa « suite » avec l’année 2020, plom­bée par la pandémie et le con­fine­ment. Le texte réédité évoque Rober­to, Ste­fano, Cen­zo et d’autres fig­ures mis­es à l’avant-plan dans le dernier volet, mais se con­cen­tre sur le des­tin des Del­la Roc­ca et de leur entourage sur plusieurs généra­tions. Per­son­nages récur­rents, tan­tôt prin­ci­paux, tan­tôt sec­ondaires, du roman-fleuve que com­pose Engel depuis les années 90 et Un jour, ce sera l’aube. Fleuve tra­ver­sé par de nom­breux ponts emprun­tés par les lecteurs fidèles et dont la mécon­nais­sance ne nuit en rien à une lec­ture de chaque vol­ume indi­vidu­elle­ment.

Revenons donc à notre Retour à Mon­techiar­ro, sans tenir compte des autres pièces du puz­zle fic­tion­nel et his­torique créé par l’auteur. Dans la deux­ième moitié du 19e siè­cle, le Risorg­i­men­to – ou uni­fi­ca­tion ital­i­enne – abrite le des­tin du comte Boni­fa­cio Del­la Roc­ca. À Venise, ce soli­taire tombe amoureux de celle qui, en dépit d’autres amours mal­menées, devien­dra la mère de son fils. À son tour vic­time d’un cha­grin d’amour incon­solable, il se con­sacr­era à ses affaires et à l’essor du vil­lage toscan joux­tant ses ter­res. Après une ellipse de 30 ans, c’est sa petite-fille, Agnese, que l’on retrou­ve dans le domaine famil­ial. Pour le sauver de la fail­lite, la belle jeune femme s’est mar­iée avec Sal­va­tore Coniglio, petit-fils de l’associé et ami de son grand-père, au pou­voir de séduc­tion inverse­ment pro­por­tion­nel à sa bêtise et sa lâcheté. Fas­ciste con­va­in­cu per­pétuelle­ment en quête de pou­voir, il œuvr­era sans relâche au mal­heur de sa famille, comme de son vil­lage. Enfin, en 1978, Laeti­tia, petite-fille d’Agnese, revient sur les traces de sa grand-mère et d’une his­toire famil­iale dont elle ne sait rien, grâce au pro­jet énig­ma­tique d’un pho­tographe belge de renom.

Déjà en 2001, Vin­cent Engel abor­dait la dom­i­na­tion de femmes par des hommes, les ren­dez-vous man­qués et les rela­tions con­trar­iées, la quête du pou­voir et la recherche du bon­heur, les des­tins brisés, les chimères, les man­ques et les regrets, ain­si que la trans­mis­sion, notam­ment via l’écriture. Ses pro­tag­o­nistes fai­saient déjà mon­tre d’une déter­mi­na­tion à toute épreuve, qu’elle soit con­struc­tive ou destruc­trice. Et ses réc­its au cadre his­torique réson­naient déjà et réson­nent encore avec les préoc­cu­pa­tions de l’époque, que l’on soupçonne sim­ple­ment intem­porelles. C’est ce qui fait de cet excel­lent roman, impor­tant dans la car­rière de son auteur, bien accueil­li par la cri­tique et le pub­lic, primé à plusieurs repris­es, un clas­sique de la lit­téra­ture belge con­tem­po­raine, qui mérite sa place dans la col­lec­tion Espace Nord. C’est d’ailleurs un des aspects dévelop­pés par Vanes­sa Veschin­s­ki dans sa post­face, aux côtés de la métafic­tion et du rôle de l’art, notam­ment pic­tur­al, dans la nar­ra­tion.

Estelle Piraux

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