Zaïneb HAMDI, Où mon amour sera houb, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 94 p., 15 €, ISBN : 9782930822341
Où mon amour sera ḥoub se bâtit sur un constat d’origines en filigrane : la poétesse Zaïneb Ḥamdi aimerait mieux parler le derja, dialecte tunisien, que son père lui a partiellement dérobé, privilégiant son apprentissage du français, afin de garantir son intégration. Les langues, solaires, toujours convoiteuses d’autres amies, insuffisantes pour décrire le monde, seront analysées dans leur musicalité, leur rapport étroit à nos organes.
Zaïneb Ḥamdi revient donc aux prémices magiques d’une langue : l’éclosion physique des mots, qui naissent et meurent au même endroit, assure une langue continue, perpétuelle et cyclique. Les mots dégagent ici la volonté tenace d’exister, de résonner, de ricocher sur autrui : cette personnification séduit en ce qu’elle signifie la rareté d’une langue, la facilité de se taire et de mâcher « des mots silencieux ».
Le mot nait dans l’arrière du crâne
Parcourt la tête, se promène dans une veine
Remonte au cœur, le mot bat.
Il traverse la trachée, se dérobe sur les cordes
Le mot vibre.
Il rebondit sur les amygdales, se noie dans la salive, chavire sur la langue
Le mot navigue.
Butte sur les dents, frotte les lèvres, s’extirpe de la bouche
Le mot résonne.
Le mot s’enfuit, vole dans les airs
Entre dans une alcôve, ricoche sur un tambour, frappe un tympan
Et vient se loger à l’arrière du crâne
Le mot meurt, le mot naît.
De notre bouche, la langue fait son instrument. Sans cette dernière, elle resterait partition muette. Le corps et la langue fusionnent, amoureusement. Toute la beauté mécanique de la parole jaillit, rehaussant cet apprentissage oublié, qui confère puissance au corps. À la manière de Francis Ponge, Zaïneb Ḥamdi étudie ce que la prononciation d’un mot dit de lui, ce qu’il symbolise.
D’une langue à l’autre, la bouche-instrument révèle d’autres possibilités, certaines émotions trouvant un écrin plus adapté dans certaines langues. Et la description de cette mécanique est douce à l’oreille, sertie d’allitérations.
L’éventail langagier étudié révèle par ailleurs une de ses vertus pragmatiques, celle de réduire la distance entre le signifiant (mot) et le signifié (chose). Désigner les fruits exotiques dans leur langue originelle, comme le faisait Zaïneb Ḥamdi petite, c’est dire les choses au plus près, les ramener à leur existence initiale.
Il s’agit aussi ici de faire tanguer les références établies, en y empilant des neuves, révélant l’existence de dénominateurs communs. Dans toutes les langues et les cultures, des bêtes « magnifiques et difformes à tête de femme » empêchent les « petits héros » d’accomplir leur quête. Le triangle classique des déesses, grecques, romaines ou égyptiennes, ajoute aussi un côté à son apparence, invitant Manât, Uzzâ et Al-Lât, liées à la planète Vénus, dans la danse.
Garder pour soi une langue originelle, en priver partiellement sa descendance traduit un rapport de force. Le père a toutes les langues et il a le désir, le corps et la vie de Zaïneb Ḥamdi, qui, parfois, va jusqu’à se dérober de la narration, n’apparaissant plus qu’à la troisième personne. La langue et le corps, dont la mécanique roucoulante a été épinglée, sont dissociés. Le père s’est arrogé le pouvoir des mots, qu’il crée, à partir des réactions de sa fille, des mots uniques, transparents, glissés dans la poche du quotidien. Son père l’articule, et c’est double de le dire, et l’oxymore qu’elle emploie pour le décrire traduit la complexité de cette relation (« Mon père, amour haine de toute une vie »).
L’appropriation du corps et des terres d’autrui est à balayer d’un même mouvement. Les corps conquis, tels des territoires, devront viser un autre syntagme et redevenir des paysages. Zaïneb Ḥamdi crie aussi l’urgence à posséder des terres, ce qui résonne cruellement avec l’actualité :
Il faut des terres. Des terres pour touxtes.
Lorsque nos pieds foulent le vide, ils atterrissent dans l’abîme,
Ils atterrissent dans l’oubli.
Il faudra se réapproprier son corps comme instrument de résonnance des langues, à découper comme des fruits, pour en garder les saveurs de notre choix. Pour se comprendre, il s’agira avant tout de partager les mêmes valeurs. Aimer permettra de créer de nouveaux dialectes. Puis, surtout, il faudra raconter « des histoires sans livre », comme le père de l’autrice, afin d’y faire joyeusement cohabiter tous les idiomes de notre cœur.
Fanny Lamby