Prof toujours

Char­lotte MOORS, Alessan­dro, Acad­e­mia, coll. « Noirs des­seins », 2024, 184 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑8061–3697‑8

moors alessandroCe roman débute sur un malaise mêlant rêve et réal­ité. Alessan­dro a 8 ans, il se réveille et son lit est trem­pé d’urine, ce qu’il voudrait dis­simuler, il par­le de couteau et de sang. Dans qua­tre jours, c’est la ren­trée des class­es et sa sœur Giu­lia ne cesse de se moquer de lui. Dans sa cham­bre et à l’école, il des­sine des per­son­nages de man­gas, inspirés des livres qu’il dévore, il est amoureux de Marie et il fuit la com­pag­nie de son père et des bouteilles de vin qui lui tour­nent la tête. Change­ment de point de vue et saut dans le temps, qui se répétera tout au long du roman : nous sommes dix ans plus tard et Françoise, son insti­tutrice d’alors, qui est main­tenant en fin de car­rière, est à la veille d’une autre ren­trée des class­es, ce moment mag­ique où le manège sco­laire se remet en route avec de nou­velles têtes. Elle apprend qu’Alessandro est en prison pour des faits graves et cette nou­velle la touche sin­gulière­ment. Com­ment un élève dont elle avait décelé le poten­tiel peut-il en être arrivé là ?

Elle s’en ouvre à Cather­ine, sa col­lègue, qui est à bout de souf­fle, épuisée par des enfants qu’elle ne recon­naît plus et qui lui marchent sur les pieds. Françoise se ren­seigne et elle se décide à envoy­er un cour­ri­er au jeune adulte en déten­tion, comme on lance une bouteille à la mer. S’entame alors une série d’échanges écrits, des envois de livres, puis des vis­ites ren­dues en com­pag­nie de Cather­ine, qui se prend au jeu des ren­con­tres. Alessan­dro s’ouvre peu à peu et livre ses secrets qui vont bien­tôt devenir publics lors du procès d’assises auquel il se pré­pare. Il devra répon­dre du meurtre de son père et il demande un jour à Françoise si elle accepterait de témoign­er à décharge devant le tri­bunal, elle qui l’a con­nu avant les faits et qui a tou­jours porté un regard atten­tif sur lui. Une demande dic­tée par la con­fi­ance gag­née, mais qui plonge l’institutrice dans un entrelacs de ques­tions : que dire avec justesse d’une per­son­ne que l’on n’a plus vue depuis dix ans et qui n’était alors qu’un enfant ? De quelle façon con­cili­er empathie et recherche de la vérité ? Com­ment gér­er ses émo­tions face à la grande machine de la jus­tice et au rit­uel de l’énonciation détail­lée des faits ? Où trou­ver les mots pour dire ce qui peut servir sans nuire ? Et une fois le ver­dict ren­du, qui ne saurait être léger, com­ment accom­pa­g­n­er Alessan­dro qui sera privé de lib­erté pour une longue durée ?

Avec ce sec­ond roman, qui suit Les héros, paru en 2023 chez le même édi­teur, Cather­ine Moors nous donne une œuvre placée sous le signe de la bien­veil­lance qui ne saurait pass­er pour un thriller clas­sique : même si l’évocation du par­ri­cide se fait de façon détail­lée, mon­trant toute sa bru­tal­ité. Alessan­dro fait surtout la part belle aux rela­tions. Celles, ratées, du coupable avec ses par­ents, adultes cen­trés sur eux-mêmes et enclins à la mal­trai­tance. Celles d’Alessandro avec ses autres sem­blables, qui s’est mon­tré d’une rare vio­lence mais qui fait preuve d’une sen­si­bil­ité attachante. Sans oubli­er Françoise qui, face à lui, débor­de de générosité tout en veil­lant à con­serv­er une juste dis­tance, forte de sa com­plic­ité avec Cather­ine. Dans la vie jusqu’alors bien tran­quille des deux enseignantes, leur impli­ca­tion auprès du jeune détenu, découragée par leurs col­lègues et leurs proches guidés par la crainte, insuf­fle une vital­ité nou­velle qui les ren­voie aux raisons d’être du méti­er qu’elles ont choisi. Ce qui fait de ce roman une fable toute en nuances sur la jus­tice humaine et surtout sur le lien pro­fond qui sou­vent unit élèves et enseignants, bien au-delà des lim­ites tem­porelles du par­cours sco­laire.

Thier­ry Deti­enne