Claire BLACH, EXuVie, Bozon2x, 2024, 198 p., 21 €, ISBN : 978–2‑931067–21‑5
Dans ce texte polyphonique et un futur proche, les personnages suivent leur propre partition en une ville européenne imaginaire. Pour son premier « roman choral », Claire Blach a voulu qu’une harmonieuse cacophonie surplombe ses héros et anti-héros. Les premiers sont jeunes, au mieux adolescents, et les seconds sont les adultes dont aucun ne parvient à vaincre la solitude traversant toute vie et s’imposant au final.
La solitude est état ontologique ; mon amie la plus fidèle.
EXuVie, tel qu’imprimé sur la couverture pour dire le passage d’une ex-vie à nouvelle, raconte la mue des uns et des autres, d’un épisode qui meurt au suivant naissant sur leur trajectoire. Dont les croisements et rencontres sont délibérément laissés au second plan, dans un certain flou ; tenant peut-être du hasard plus que du destin.
L’autrice souhaite en effet partager, au fictionnel comme au littéraire, des portraits brossés à grands traits et peints sur le vif, « voire non-réalistes ». Ceci « pour permettre au lecteur de combler les trous, répondre à ce qui n’est pas dit. Donc tout n’est pas écrit, entre réalisme et abstraction. Ce qui compte, c’est l’énergie du geste et les couleurs de chaque vie », m’explique Claire Blach au téléphone.
Couleurs plus sombres que lumineuses tant les épreuves, la mort ou sa simple idée poursuivent les protagonistes. Ainsi, rien ne se résout vraiment dans le roman, sinon par le grand voyage qui réduit tous les précédents à peu, si peu, presque rien : des circonstances, collisions, contacts au cœur de paragraphes où, tout à coup, les relations humaines sont sublimées par l’autrice qui alors resplendit.
Ceci donne une écriture irrégulière car, venant directement de la concision de la poésie ou du théâtre, Claire Blach cherche encore sa plume romanesque et nous découvrons avec elle que cela relève davantage du corps que de l’esprit. L’acte d’écrire est faire plus que penser.
Écrire est une expérience de taxidermie, songe-t-elle. Recomposer l’image d’une personne, d’une relation, être au plus proche du vivant sans jamais l’atteindre. Et cette grammaire qui dissèque, coud et recoud ces monceaux d’expériences vécues, fige la vie dans le bestiaire immortel des mots. La bestialité des mots qui tuent en voulant faire revivre.
La main prévaut d’autant plus sur l’idée que l’autrice me confirme combien ses personnages lui dictent ce qu’ils sont, ce qu’ils font. Elle-même ne sait par exemple pas si Sam a bien été trahi par Kurt. Elle se pose la question et l’offre en suspens au lecteur.
Ainsi, EXuVie devient la somme de petits bouts de chaos personnifiés, incomplets et irrésolus, qui racontent tous une solitude sociétale dépareillée et irrémédiable.
Un premier roman a très souvent le charme et le défaut de vouloir tout dire, toutes les idées de l’auteur au travers de toutes les actions de ses personnages. Ici, c’est différent, il s’y ajoute une fonction de laboratoire pour faire du lecteur l’auxiliaire d’une démiurge qui refuse l’omniscience.
Tito Dupret