Topogrammétrie vibratoire

Jack KEGUENNE, Alexan­dre HOLLAN, Au grand jour, La pierre d’alun, coll. “La petite pierre”, 2024, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–139‑5

keguenne au grand jourOuvrez Au grand jour au hasard et voyez la page de droite. Un dessin entre cray­on et fusain d’Alexan­dre Hol­lan prend le regard et pénétrez‑y. Un fouil­lis de pen­sées com­men­cent à s’immiscer entre les vides et pleins. Alors sans atten­dre, passez au pre­mier vers sur la page de gauche. Entrez‑y à l’invite de Jack Keguenne.

Les deux-trois pre­miers vers réson­nent directe­ment. Ils font écho au dessin. Il est facile, voire évi­dent de s’y appro­prier les traits d’Alexandre et les mots de Jack. Une silen­cieuse con­ver­sa­tion à trois se met en place, en route.

Puis Jack s’écarte, bifurque les vers suiv­ants, vers ses pro­pres sphères. Comme Alexan­dre de son côté, dont les entrelacs gris et cassés ont leur pro­pre vie, avec leur évi­dente énergie et des envies de sor­tir du livre. Sans doute pour en découdre et cap­tur­er, en s’en empara­nt tel un filet, le cerveau du lecteur ; dont les yeux sont décidé­ment les fenêtres les plus per­méables du monde.

Une absorp­tion cer­vi­cale a lieu, du lecteur aux deux auteurs par le livre. Grâce à cet objet menu, très soigné, aux pages blanc crème de la col­lec­tion bien con­nue de « La Petite Pierre ». Pages aux coins extérieurs coupés arrondis, et rassem­blées par des anneaux noirs qui mari­ent pour l’éternité l’encre des mots poé­tiques et la mine de char­bon des dessins.

Il y a bien un aspect minéral à cet opus­cule, une force tel­lurique, des racines sor­ties de sous terre, des cartes impens­ables et des plans incer­tains, depuis la croûte ter­restre jusqu’aux cimes d’arbres vivants ; quoique pétri­fiés dans le geste et les poèmes.

Jack tra­vaille d’abord par frag­ments de phras­es, de mots épars et peu à peu rassem­blés selon une linéar­ité appar­ente, dénuée de ponc­tu­a­tion sinon une vir­gule par­fois et des sauts de ligne sou­vent. Absence de ponc­tu­a­tion qui ouvre et libère. Lignes qui bûchent et tronçon­nent la lec­ture. Il ne faut pas se laiss­er intimider par l’éventuelle her­méneu­tique se déploy­ant à par­tir des pre­miers vers.

En effet, ces lignes sont elles aus­si un agence­ment de traits, de branch­es plus ou moins cour­tes ou longues, dont la masse d’encre imprimée entre en équili­bre, en symétrie, tel un miroir défor­mant, avec celle des linéa­ments aboutis, mis en vis-à-vis, d’Alexandre.

Chaque dou­ble page se présente alors comme un dip­tyque. À gauche, le poème et à droite un loca­gramme ou géo­gramme, entre logogrammes (Chris­t­ian Dotremont) et mélo­grammes (Jacques Calonne) ; mais muets et dès lors sig­nifiés selon Jack.

Ensem­ble héri­tiers de CoBrA, ils for­ment peut-être des topogrammes, des cartes men­tales ; cepen­dant délivrées des con­traintes effi­cientes sinon au béné­fice de l’imaginaire des auteurs et du lecteur qui entrent en vibra­tions con­tin­ues et réso­nances mul­ti­ples.

Tito Dupret