L’écriture comme don de vie

Rox­ane LEFEBVRE, Alna. À l’horizon de nos ven­tres, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024, 208 p., 15 €, ISBN : 9782875054920

lefebvre Alna à l'horizon de nos ventresDanseuse, per­formeuse, poétesse, Rox­ane Lefeb­vre délivre avec Alna. À l’horizon de nos ven­tres un chant aqua­tique, tel­lurique qui noue les har­moniques de l’enfantement, du cycle des généra­tions et de la genèse de Gaïa. La pul­sa­tion qui rythme ce roman poé­tique s’étire du temps du rêve au temps des orig­ines, de l’enfance per­due et retrou­vée à la nais­sance d’une petite fille. Ode à la terre et au ciel, à Gaïa et à Oura­nos, inter­ro­geant leur sépa­ra­tion, l’aspiration à leurs noces cos­miques, Alna tend un texte-ven­tre, qui part du ven­tre et retourne à lui, qui évoque le ven­tre d’Alna, « dés­espéré­ment vide » depuis des années.

Don­ner nais­sance rejoue son pro­pre engen­drement, réveille les zones d’ombre du ter­reau famil­ial, le sui­cide de la mère d’Alna aban­don­née par son mari, un marin fou de con­tes, de la poétesse argen­tine Alfon­si­na Storni. Au cen­tre de la con­stel­la­tion famil­iale trône un per­son­nage cen­tral, la mer, élé­ment de ren­con­tre entre les par­ents d’Alna, tout à la fois à la source de l’amour et de la rup­ture. Du liq­uide amni­o­tique à l’eau que les sui­cidées (Vir­ginia Woolf, Alfon­si­na Storni) élisent comme porte de sor­tie, du « pan­théon exclu­sive­ment féminin rassem­blant chercheuses, mil­i­tantes et artistes, mères de chairs ou de mots » qu’Alna a con­sti­tué (Lynn Mar­gulis, Mary Tharp…) au Bil­dungsro­man d’une recon­nex­ion à soi et à la nature, le réc­it sonde les abysses des océans et celles des esprits, le désir d’immersion dans le tout et l’enfantement inespéré.  

Je voudrais écrire à par­tir du ven­tre. Je voudrais que penser soit reliance avec le vivant. Je voudrais que la matière se fasse phrase. Je voudrais enfan­ter ce texte par voie basse.

Tail­lée dans l’étoffe des réminis­cences, des sen­sa­tions, l’écriture imbrique indis­sol­uble­ment la tra­jec­toire d’Alna et la genèse de la Terre, les étreintes des êtres, des mots et des élé­ments pri­mor­diaux. Quelles forces obscures, quels non-dits, quels trau­ma­tismes généra­tionnels entra­vent la grossesse d’Alna ? Com­ment don­ner la vie alors qu’en arrière de soi s’étirent les cônes d’ombre de l’absence (le père marin) et de la mort (la mère) ? La mer rap­pelle à elle le père, mar­ié à l’océan, et se fait linceul pour les créa­tures qui, en elle, cherchent une dernière étreinte. Par­cou­ru par les voix qui hantent la mère comme elle peu­plaient Vir­ginia Woolf, tra­ver­sé des chants des riv­ières de l’enfance, des tour­ments d’un ven­tre peu­plé de fan­tômes, Alna renoue les fils qui con­tre­car­rent la ten­ta­tion de la noy­ade, qui lient toutes les formes de vie. His­toire de nag­er à con­tre-courant des forces de destruc­tion. De retiss­er la tapis­serie de sa pro­pre his­toire et de l’illuminer par le cri de la nais­sance. L’écriture comme don de vie, par le trac­er d’un cer­cle qui, dans la per­pé­tu­a­tion de l’existence, con­necte le passé et le futur.

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En vous les mots
Com­ment m’accueillerez-vous ?
Dans quel sens coulerons-nous ?
(…) Le nour­ris­son au sein
Est le monde 

Être devient tran­si­tif au monde.

En arrière-fond, se déploient une pen­sée de l’écologie, de l’harmonie entre les êtres humains et non-humains, une inter­ro­ga­tion sur le prométhéisme qui a mené l’Occident à s’écarter des forces mater­nelles de Gaïa pour se lancer dans une con­quête et une exploita­tion mor­tifères des régimes de vie.

Car depuis lors, les hommes érigeaient des tours pour oubli­er leurs racines ténébreuses qui les rap­pelleraient à elles tôt ou tard. De Babel aux build­ings. De grands sex­es de fer et de verre pour célébr­er la vic­toire du temps sur le ciel. Pour clamer que les hommes n’avaient plus peur de rien. Qu’ils tueraient père et mère pour assur­er leur gloire. (…) Et s’éloigner tou­jours de leur mère, pro­fonde et noire.

Véronique Bergen

 

 

Un extrait pro­posé par les édi­tions Mael­strÖm reEvo­lu­tion