Catherine BARREAU, La confiture de morts, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2024, 289 p., 9,5 €, ISBN :978–2‑87568–603‑9
Véra, adolescente solitaire, farouche même, vit à Namur une relation forte avec son père Renaud. Derrière cette vie sans aspérité apparente se profile le hameau gaumais dont la famille – le clan – est originaire, Mortepire et ses mystères. Jusqu’à ses quinze ans, elle partageait son temps entre Namur et Mortepire, mais elle a brusquement cessé de s’y rendre, où elle est pourtant attendue. Elle a néanmoins fait la promesse à son père d’y retourner un jour, et à la mort inopinée de celui-ci, elle entreprend ce voyage. Ceux qui y vivent encore entretiennent l’histoire légendaire d’une famille en rupture avec la société qui l’entoure, fidèle à des loyautés anciennes qui la rendent différente. À son arrivée, Véra comprendra les secrets de la famille et accèdera à une forme de vérité. Elle pourra alors choisir de rester au hameau ou de franchir la « frontière ».
La confiture de mort de Catherine Barreau parle beaucoup de frontières et de limites ; elles sont nombreuses et de natures variées, réelles ou fantasmées, éprouvées ou symboliques. L’autrice les décline finement en de multiples aspects. On pense, exemple parmi tant d’autres, à ce moment où Véra décrit sa crainte que, en voiture avec son père, au bout de la zone éclairée par les phares ne s’ouvre un abîme, tandis qu’avec un autre cette angoisse disparait, la perception de la limite prenant sens autrement.
Les rêves, nombreux, sont encore de ces moments où les frontières s’estompent, qui laissent cependant leurs traces dans la vie quotidienne. Cette dimension onirique est un des aspects de l’atmosphère parfois déroutante du roman, inspirée par le fond légendaire de l’Ardenne, ses mystères, sa croyance en la sorcellerie. Par un système de phrases énigmatiques et d’annonces équivoques, la romancière suggère des éléments pouvant éventuellement relever d’une forme d’étrange, qui restent cependant inexpliqués.
La légende familiale a donc à voir avec les légendes qui façonnent l’imaginaire ardennais. Roman parlant des limites, le texte joue avec la frontière d’une forme douce de fantastique, sans y basculer cependant. À l’exemple du titre qui pourrait laisser augurer de quelque chose de non naturel. Mais là aussi l’explication est plus prosaïque.
Pour l’adolescente, narratrice du roman, la lecture est son mode privilégié de rapport au monde. Au point que le récit est façonné par les références littéraires. Ainsi, pendant le voyage en train vers le hameau, elle lit Malpertuis et les phrases de Jean Ray expriment le sentiment qu’elle peut ressentir à la pensée de la grande maison familiale. Mais il y a aussi Michaux, Faulkner (Absalon Absalon et une belle réinterprétation de Tandis que j’agonise), Sylvia Plath et d’autres. La littérature apparaît comme une expression particulière de la porosité entre réel et imaginaire.
L’axe temporel principal du récit se construit autour d’un voyage en train, sur lequel se greffent les épisodes anciens et les souvenirs. S’y ajoutent quantité de petites notations, de situations en contraste et d’images évoluant au long de la narration qui donnent une belle cohérence au roman.
La confiture de morts est aussi le roman d’un paysage, celui de la Gaume et de l’Ardenne, dont Catherine Barreau décrit avec fascination la beauté et la puissance. Son évocation de la nature, des forêts, de la vie sauvage rend le roman attachant et fait comprendre la force de l’envoûtement qu’exerce Mortepire sur Véra.
Le roman, initialement publié aux éditions Weyrich dans la collection « Plumes du coq », a obtenu le prix Victor Rossel en 2020. La postface de Laurence Boudart comporte d’intéressantes observations, entre autres sur le système des noms.
Joseph Duhamel