Effet-miroir

Un coup de cœur du Car­net

Jan BAETENS et Marie-Françoise PLISSART, Mon jardin des plantes : poèmes et pho­togra­phies, Impres­sions nou­velles, 2024, 136 p., 18 € / ePub : 7,99 €, ISBN :978–2‑39070–145‑3

baetens plissart mon jardin des plantesJan Baetens (1957) est l’auteur de vingt recueils de poésie, dont récem­ment Après, depuis (2021, prix Mau­rice Carême de poésie 2023) et Tant et tant (2022). Styles et thèmes de ses livres vari­ent mais leur point de départ est tou­jours le même : la vie quo­ti­di­enne repen­sée par l’art et la lit­téra­ture. Auteur de nom­breuses études sur les rap­ports entre textes et images, dont Le roman-pho­to (avec Clé­men­tine Mélois) ou Adap­ta­tion et bande dess­inée : éloge de la fidél­ité, dans son essai Illus­tr­er Proust, il présen­tait et dis­cu­tait les répons­es suc­ces­sives don­nées depuis plus d’un siè­cle par les artistes et leurs édi­teurs au désir et à la dif­fi­culté d’illustrer Proust. Il a pub­lié le remix d’une col­lec­tion privée de ciné-romans-pho­tos, Une fille comme toi (2020) et un essai con­tre l’oralisation de la poésie : À voix haute. Poésie et lec­ture publique (2016). Marie-Françoise Plis­sart (1954) est l’une des fig­ures majeures de la pho­togra­phie belge. Comme Baetens, elle s’est intéressée très tôt aux rap­ports entre un texte et une image, réal­isant avec Benoît Peeters le livre Cor­re­spon­dance (Yel­low Now, 1981), début d’une bib­li­ogra­phie abon­dante. Pho­tographe free-lance depuis 1987, elle a réal­isé de nom­breux travaux dans de mul­ti­ples domaines tels que l’architecture, le théâtre, le por­trait et l’illustration. Ses pho­togra­phies ont été notam­ment exposées à Brux­elles, Liège, Paris, Genève, Ams­ter­dam, La Haye, Rot­ter­dam, Berlin et Vienne. Elle est aus­si une vidéaste cap­tivée par l’exploration du tis­su urbain et par ses trans­for­ma­tions.

Texte et image entre­ti­en­nent une rela­tion com­plexe, sou­vent de dépen­dance, sauf dans le cas où sa poly­sémie et celle du poème se super­posent en échos infin­i­ment réper­cutés et ouverts, comme dans l’effet-miroir. Mon jardin des plantes : poèmes et pho­togra­phies est une com­po­si­tion pho­to-textuelle à qua­tre mains avec pour thèmes l’eau et l’arbre et une approche des coïn­ci­dences des con­traires, qui cul­mine dans le mag­nifique effet-miroir de la pho­to du Parc roy­al de Brux­elles (M.F.  Plis­sart, 2011). Ce con­cept de l’effet-miroir est présent dans toute l’anthropologie cul­turelle et sym­bol­ique : il nous met en présence d’une per­cep­tion, d’une imag­i­na­tion ou d’une croy­ance en une surex­is­tence par rap­port au monde don­né, qui n’est ni un irréel ni un délire. Une con­science d’un mode spé­ci­fique s’y fait jour, celui d’une appari­tion ou d’une épiphanie, sous forme de syn­chronic­ités, de dévoile­ments, de ren­con­tres avec un au-delà du vis­i­ble. Ce non vis­i­ble ouvre sur l’expérience du sacré, en tant que celui-ci fait sur­gir dans notre sen­si­bil­ité ou nos représen­ta­tions un plan d’inaccessibilité ; on ne peut l’instrumentaliser, il est un inter-dit. Com­ment ren­dre compte de ces caté­gories si sou­vent asso­ciées, d’invisible, de secret et de sacré ? Com­ment per­me­t­tent-elles de struc­tur­er et de com­pren­dre une part d’ombre de notre expéri­ence du monde et des autres ? L’art est une voie d’accès à cette sur-réal­ité :

Johannes Ver­meer, « Vue de Delft »
Sous­traire sans rien  per­dre, pour la beauté du geste,        
puis addi­tion­ner en vue de la sainte mul­ti­pli­ca­tion,
chaque chose à sa place, puis pro­liférant    
jusqu’à occu­per une autre place dans l’eau,
qui l’amène à d’autres négo­ces et trafics encore.    
Con­ver­ti en brique et azur, le nom­bre d’or  
Garde ses droits, unis­sant pour mieux régn­er.

Le livre est com­posé de sept « chapitres » : les poèmes et les pho­togra­phies offrent une rela­tion de miroir, non d’illustration. L’eau a tou­jours été l’un des élé­ments les plus effi­caces pour équili­br­er le corps et l’âme : elle est le signe d’un éveil spir­ituel, per­me­t­tant de lâch­er prise. L’arbre est un sym­bole de vie et de ver­ti­cal­ité incar­nant le car­ac­tère cyclique de l’évo­lu­tion cos­mique. Tous deux offrent une dialec­tique entre per­ma­nence et méta­mor­phose. Ain­si au fil des poèmes, le lecteur est invité à con­sid­ér­er le proche et le loin­tain, le con­nu et l’inconnu, le quo­ti­di­en et l’indéfinissable, le sim­ple et le com­plexe, motifs qui se décli­nent aus­si par miroite­ments en ceux du voy­age, de la perte des repères, des rela­tions inat­ten­dues entre topos et tem­pus, nature et cul­ture, à la recherche de l’unité orig­inelle :

[…] Lente­ment le sens se dépouille des mots qui l’emportent,
Elle dit que le jardin se fait son havre.
[…] Enfin la main qui crée l’objet qu’elle touche,
Qui aide à défaire sans peur l’articulation du monde,
À ne plus nous lamenter que les choses par­lent à notre place.
L’amour du triv­ial est fig­ure de l’indicible, passerelle
Du tré­sor imper­ti­nent au n’importe quoi énumérable. 

Éric Brog­ni­et