… avant que s’épande la mélancolie des fins

Pierre DANCOT, L’apparition, Tail­lis Pré, 2024, 66 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87450–226‑2

dancot l'apparitionNou­veau venu dans le cat­a­logue de la pres­tigieuse enseigne Le Tail­lis Pré, le poète lié­geois Pierre Dan­cot y pub­lie L’apparition, un livre de rup­ture amoureuse, vécue comme un deuil dont les strates déploient, dans l’imaginaire de lec­tures suc­ces­sives, les étapes suc­ces­sives, inquiètes, con­tra­dic­toires. Où faut-il chercher les caus­es de la fin d’un amour ? Dans l’enfance ? Dans les secrets ? Dans les meur­tris­sures muettes ? Dans l’envahissement du silence ?

Le paysage de lande infinie évo­qué à l’entrée du vol­ume annonce le chem­ine­ment auquel le poète nous invite. L’évocation de Gome­tra à l’entame du livre donne le tem­po de la lec­ture à venir : dans cette île des Hébrides intérieures sanc­tu­aire de la nature intouchée, tout y est chant, vent désolé et prière. Soix­ante-six feuil­lets se déploient à par­tir de là, réu­nis­sant autant de textes courts (par­fois une seule phrase) dont on se demande, pour cer­tains, s’ils sont d’outre-tombe.

C’est sans aucun doute une des forces de ces réc­its gravés sur la feuille à l’encre noire des cha­grins incon­solables : les sou­venirs se mêlent à la détresse, les enchante­ments des débuts entrela­cent, comme dans autant de san­glots, les épou­vantes de l’abandon. Nos grands amours ont fui depuis longtemps observe le poète, comme aba­sour­di par la vio­lence de la rup­ture, alors que chaque sou­venir rede­vient le regret d’une promesse éter­nelle et invite à la sup­pli­ca­tion : Reste. Le vent n’en a pas fini avec la bal­ance des silences et des vagues.

Comme dans quelques grandes chan­sons de Jacques Brel ou poèmes de Louis Aragon, c’est d’un feu ardent et frag­ile que l’amour nour­rit le texte : Je t’aime à la fleur de sel, à l’aube nue, aux larmes de croc­o­dile, je t’aime petit à petit, au grand large, à la nuit fauve (…). Et puis, lanci­nante, l’interrogation sans fin abor­de les rivages de la rup­ture. C’est une nav­i­ga­tion à l’aveugle, au hasard des rivages incon­nus jusqu’à l’enfance et ses mys­tères : est-ce là qu’il fau­dra chercher les orig­ines de la déroute ? Je ne sais rien de cette grande nuit à la robe frois­sée. En soie de tristesse noire. Rien ou si peu de cette enfance aux racines nues.

Ne rien savoir. C’est peut-être de là, de l’ignorance abreuvée par ce qui devient au fil des silences, le secret intime, que provient la rup­ture. Il sera trop tard alors pour remon­ter le cours du fleuve. Les secrets devi­en­nent men­songes faute d’avoir été partagés. Tu m’auras men­ti jusque devant notre tombe sera la dernière phrase de ce recueil que l’on ouvre à nou­veau dès que s’est achevée la pre­mière lec­ture.

On y retrou­ve alors de nou­velles réson­nances, comme dans tout chemin de deuil. Des frag­ments de lumière survi­en­nent ça et là, redonnant vie à ce qui fut, avant que s’épande la mélan­col­ie des fins : Ton regard se perd un court instant sur le vent qui sec­oue les rideaux. Et sur tes mains, je vois couler la mélan­col­ie et notre amour qui court à petit feu.

La poésie de Pierre Dan­cot, par son écri­t­ure sans apprêt, sans lyrisme, sans effet, nous étreint à chaque page. Il faut pour attein­dre cette inten­sité, plonger la plume au plus pro­fond de l’encrier du cœur.

Jean Jau­ni­aux