La mise en voix de la bande dessinée

Benoît GLAUDE, Écouter la bande dess­inée, Impres­sions nou­velles, 2024, 248 p., 22 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782390701354

glaude écouter la bande dessinéeLa lec­ture de la bande dess­inée engage une expéri­ence mul­ti­sen­sorielle au sens où, loin de ne mobilis­er que la vue, elle impli­querait une plu­ral­ité sen­sorielle (la vue, l’ouïe ou encore le touch­er). Chercheur à l’Université de Gand, auteur de nom­breux ouvrages sur la bande dess­inée fran­coph­o­nes (La bande dia­loguée notam­ment), Benoît Glaude ques­tionne dans son essai Écouter la bande dess­inée l’histoire sonore du neu­vième art, les mul­ti­ples formes de mis­es en voix de la bande dess­inée, de sa lec­ture à voix haute à son oral­i­sa­tion, son adap­ta­tion en pro­duc­tions sonores (audio livres, pièces radio­phoniques, lec­tures publiques lors de fes­ti­vals…). Qu’advient-il de la bande dess­inée lorsqu’elle fait l’objet d’une réin­ter­pré­ta­tion, d’un proces­sus d’adaptation sonore ? Quels sont les défis à relever lorsque sa nar­ra­tion visuelle donne lieu à un réc­it acous­tique ? Analysant les enjeux nar­ra­tologiques de la lec­ture orale, de l’enregistrement de la bande dess­inée, Benoît Glaude défriche un immense cor­pus cou­vrant la bande dess­inée européenne, française, belge et améri­caine.

Étudi­er la sonori­sa­tion de la bande dess­inée dans un sens lit­téral implique de dépass­er la lec­ture synesthésique (stricte­ment visuelle mais, d’une cer­taine façon, généra­trice de sons) et rend inéluctable une approche mul­ti­sen­sorielle.

Des « expéri­men­ta­tions icono­textuelles » des années 1930 (l’hebdomadaire Oscar-Bill, le roi des détec­tives) à la con­cep­tion du dessin comme voix nar­ra­tive chez Emmanuel Guib­ert ou chez Joann Sfar, du pas­sage du comics book Super­man à son  feuil­leton radio­phonique dans les années 1940 aux enreg­istrements d’œuvres graphiques lues par leurs auteurs et autri­ces, Benoît Glaude engage une approche con­ceptuelle qui invalide une posi­tion dom­i­nante qui pré­vaut chez les théoriciens du neu­vième art, laque­lle posi­tion iden­ti­fie la bande dess­inée à un média exclu­sive­ment visuel. La sonori­sa­tion des Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters a pris deux vis­ages, s’est illus­trée de deux manières, d’une part sous la forme de « con­férences-fic­tions », d’autre part sous la forme d’explorations mul­ti­mé­dia, d’expositions immer­sives. Avec finesse, l’auteur ques­tionne égale­ment la bande dess­inée numérique. Les mis­es en voix aux­quelles elle donne lieu génèrent des enjeux qui, bien qu’ils recoupent ceux de la bande dess­iné non dig­i­tale, sont inédits.

Le voir s’écoute, il est traduit dans des séries audio, des livres audio. Les cas­es, les bulles, les per­son­nages de papi­er ou de pix­els, les péripéties, les paysages, les décors sont pro­jetés dans des dis­posi­tifs sonores qui pro­curent une vie autre à la bande dess­inée d’origine. Face à ces recherch­es nova­tri­ces, pio­nnières menées par Benoît Glaude, je dessin­erai un con­tre­point musi­cal, per­son­nel, qui accentuerait l’écart entre deux expéri­ences de lec­tures (lec­ture silen­cieuse et lec­ture-écoute). La magie de la lec­ture silen­cieuse, les puis­sances d’évasion, de ravisse­ment livrées par le tête-à-tête entre l’œuvre et son lecteur, sa lec­trice créent un espace-temps, un lien entre dedans et dehors, sphère intime et sphère extérieure qui n’ont que peu en com­mun avec les mul­ti­ples mis­es en voix des œuvres graphiques. D’une part, parce que toute lec­ture silen­cieuse est ipso fac­to sonore (le lecteur, la lec­trice appor­tant sa voix intérieure à l’agencement textes-images qu’il décou­vre), d’autre part, parce que l’immersion, sans la médi­a­tion d’une oral­i­sa­tion, n’oblitère pas la lib­erté du lecteur, per­met à son imag­i­naire de se déploy­er sans être infléchi par une mise en voix extérieure.       

Véronique Bergen