Des bleus à l’âme…

Thibaut CREPPE, Anas­ta­sio MARQUEZ, Bleus, Chat polaire, 2024, 94 p., 16 €, ISBN : 9–782931-028315

creppe bleusPour son sec­ond recueil de poésie, Thibaut Creppe s’est asso­cié à l’artiste-peintre Anas­ta­sio Mar­quez dont les mono­types illus­trent l’ouvrage. De sur­croît, comme l’indique en qua­trième de cou­ver­ture l’éditeur Le chat polaire, le poète revendique la fil­i­a­tion musi­cale avec les com­po­si­tions d’Antoine Dawans et Jim­my Bones­so, « dont le recueil est issu ».

Dès l’entrée du livre, la genèse de celui-ci est rap­pelée, accom­pa­g­née d’un QR Code per­me­t­tant d’accéder à l’album Dans le bleu, dont le musi­cien décrit l’intention : « Une image poé­tique qui décrit l’état de lâch­er prise et de con­fi­ance totale néces­saire à l’émergence de nos émo­tions les plus pures et les plus pro­fondes. »

Nous avons suivi les con­signes et écouté l’album, alter­nant lec­ture des textes, immer­sion dans les mélodies et le chant, et enfin regards rêveurs sur les illus­tra­tions pour adhér­er à l’expérience mul­ti­sen­sorielle à laque­lle tout nous invi­tait. Musique, images et lec­ture se sont entrelacées à l’écriture de cette recen­sion.

Recueil de la mélan­col­ie, de la ten­ta­tion de la soli­tude, de la colère ren­trée, de la vio­lence, les textes ne sont pas éloignés des rythmes lanci­nants du « blues » (mon cœur fait les cent pas / Dans un couloir de blues) et des gospels aux­quels le poète fait explicite­ment référence. (Un gospel intérieur / Un ver­tige / Un gâchis).

Trompette, clavier et chant s’élèvent de l’album tan­dis que la lec­ture muette du recueil les fait réson­ner comme dans un ver­tige où Les soleils sont éteints / Je n’entends désor­mais / Que l’écho de ma voix / Qui se meurt.

Le poème se fait, comme sou­vent, inves­ti­ga­tion de l’écriture et de sa portée : J’écris en espérant trou­ver / Pourquoi / Et ce qu’il faudrait faire de ces hivers / Trop longs. Les plaintes lentes et graves de la voix et des cuiv­res, sem­blent pro­jeter un baume sur la douleur du texte : J’allume un feu de détresse / À l’intérieur.

La sépa­ra­tion, la soli­tude sont autant de déchirures qui hantent la nuit du poète, Au beau milieu des ruines / D’un feu à peine éteint. L’écriture devient pareille à l’errance : Je marche dans les rues / Un flam­beau à la main jusqu’aux pas pressés de l’aube.

La musique alors devient danse, le chant se fait lanci­nant. Ils bercent la lec­ture, l’enveloppent. Le poète évoque cette sen­sa­tion d’échappement de soi : Je ne suis qu’un pan­tin / Qui perd le fil du des­tin.

Quant aux Bleus dont l’auteur fait le titre de son ouvrage, il en évoque quelques asso­ci­a­tions sen­sorielles, liée au froid (Les lèvres bleues / J’arrache les ficelles…) à l’identité amoureuse : Qui suis-je quand je dis je suis bleu ? / Qui suis-je quand je dis je suis bleu de toi ? Mais aus­si à l’enfance évo­quée dans un très bel élan : On serait les enfants / Qu’on a cessé un soir / D’apprendre à devenir.

Mais c’est à l’essentiel de son triple chant, la déchirure de la sépa­ra­tion, que le poète incon­solable asso­cie la couleur-titre dont il nous offre ici une intense vari­a­tion lyrique.

Jean Jau­ni­aux