Vincent Engel. La fiction comme “romansonge”

Jean-Pierre LEGRAND et Philippe REMY-WILKIN, Vin­cent Engel. L’absence révoltée,  Que Faire ?, n°7, Sam­sa, juin 2024, 122 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87593–563‑2

legrand remy wilkin vincent engelCréer des mon­des de fic­tion, con­stru­ire des « roman­songes » dans le sil­lage du « men­tir-vrai » d’Aragon, laiss­er courir sa pen­sée, son imag­i­naire sur une mul­ti­tude de claviers d’orgue… telles sont les trois thèmes musi­caux qui se déga­gent si l’on tente de con­denser l’œuvre de Vin­cent Engel, tout à la fois écrivain, dra­maturge, pro­fesseur de lit­téra­ture con­tem­po­raine à l’Université catholique de Lou­vain, directeur de revue (il a repris la direc­tion de Mar­ginales), directeur du Pen Club Bel­gique, édi­teur. Dans le numéro 7 de la revue Que faire ?, les écrivains Jean-Pierre Legrand et Philippe Remy-Wilkin con­sacrent un dossier éblouis­sant qui se focalise sur le cycle toscan inti­t­ulé Le monde d’Asmodée Edern (réédité en 2023, Asmod­ée Edern & Ker Édi­tions).

Œuvre majeure de Vin­cent Engel, le quatuor Retour à Mon­techiar­ro (Fayard, 2001), Requiem véni­tien (Fayard, 2003), Les absentes (Lat­tès, 2006), Le miroir des illu­sions (Les escales, 2016), précédé par Raphael et Laeti­tia (Alfil/L’instant même, 1996), couron­né par Vous qui entrez à Mon­techiar­ro (Asmod­ée Eder, & Ker Edi­tions, 2023), délivre une saga romanesque qui, tra­ver­sant des généra­tions, des épo­ques, aus­cul­tant les dessous de l’Histoire, se tient sous le regard d’un per­son­nage éter­nel, Asmod­ée Edern. Comme l’analysent Jean-Pierre Legrand et Pierre-Remy Wilkin, Asmod­ée Edern s’éloigne de la fig­ure démo­ni­aque d’Asmodée dans l’Ancien Tes­ta­ment et campe un ange bien­veil­lant.

Afin d’interroger le cycle toscan de Vin­cent Engel, qui, sous cer­tains aspects rap­pelle Le quatuor d’Alexandrie ou Le quin­tet d’Avignon de Lau­rence Dur­rell, les auteurs plon­gent à mains nues dans l’architecture de cha­cun des tomes, met­tent en évi­dence la maes­tria du romanci­er dans les jeux de con­struc­tion formelle, le fil rouge de la musique, les ques­tions de la judéité, de la con­di­tion humaine (baignée par l’ombre lumineuse d’Albert Camus), des luttes au niveau indi­vidu­el et col­lec­tif entre les forces du bien et du mal ou encore les amours mag­iques, impos­si­bles. On voy­age entre l’analyse des péri­odes charnières de l’Italie que Vin­cent Engel met en scène, du repérage des récur­rences de séquences his­toriques pris­es dans la répéti­tion d’invariants anthro­pologiques et le décryptage des jeux lit­téraires, entre les lignes con­tra­pun­tiques des thèmes et des per­son­nages et les mis­es en abyme du vécu, de la pen­sée de l’auteur dans les plis de la fic­tion.

Vin­cent Engel a offert une machine de guerre romanesque et lit­téraire de très haut vol, qui com­bine la créa­tion pure et l’autofiction mais sans osten­ta­tion, sans « mau­vais égo­cen­trisme », l’appréhension du monde et de l’autre pas­sant néces­saire­ment par une quête de soi ouverte et généreuse, la con­struc­tion d’un réc­it. 

Levi­er d’une action sur le réel, d’une relec­ture plurielle des faits soumis à l’imaginaire du créa­teur, la fic­tion s’inscrit, pour Vin­cent Engel, dans un art romanesque généra­teur de com­plex­ité. Au tra­vers de ses dédales, de ses puis­sances illim­itées, de ses brouil­lages entre vécu et réal­ité, par l’art d’une vari­a­tion dans la focale, la fab­u­la­tion per­met de dévoil­er des pans de réel, de faire de l’imaginaire un roy­aume à effets réels. Elle s’affirme comme une terre de mots apte à libér­er des vérités cachées, insup­port­a­bles ou désireuse d’enfouir les vérités intimes et extérieures sous des voiles qui les ren­dent inac­ces­si­bles. Évo­quant le per­son­nage d’Asmodée Edern, alias Thomas (ou Tom­ma­so) Reguer, Vin­cent Engel écrit : « il n’a d’autre volon­té que d’ouvrir les êtres qu’il croise aux mul­ti­ples des­tinées qui s’offrent à eux. »  On y lira un auto­por­trait du romanci­er. Le romanci­er en tant que jon­gleur qui assem­ble les facettes de vies divers­es afin d’en jouer comme d’un miroir qu’il nous tend.   

Véronique Bergen

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