Repousser les démons, faire place à la vie

Un coup de cœur du Car­net

Anne-Sophie KALBFLEISCH, Eure­ka dans la nuit, Rouer­gue, coll. « La brune », 2024, 384 p., 22 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 9782812626111

kalbfleisch eureka dans la nuitQui oserait encore se ris­quer à dire que les autri­ces belges nég­li­gent le genre du roman noir ? Depuis quelques décen­nies déjà, cer­taines d’entre elles se sont imposées comme des références et leur répu­ta­tion dépasse allè­gre­ment nos fron­tières, leur per­me­t­tant de con­quérir un large lec­torat, que l’on songe à Pas­cale Fonte­neau, Nadine Mon­fils ou Bar­bara Abel, pour ne citer que celles les plus en vue par­mi elles.

Anne-Sophie Kalbfleisch fait son entrée avec brio dans cette équipée avec un pre­mier roman, Eure­ka dans la nuit, paru aux Édi­tions du Rouer­gue. Elle nous entraîne dans la cam­pagne améri­caine, au sein d’une local­ité isolée, pour suiv­re le par­cours de femmes qui ont voulu fuir l’emprise néfaste des hommes. Le réc­it débute alors qu’un polici­er frappe à la porte d’Ellie pour l’interroger sur les cir­con­stances de la mort d’Astor, son père. Elle s’attend depuis longtemps à cette vis­ite alors qu’elle a fui dans un coin plus reculé encore en com­pag­nie de Céleste. Nous serons témoins de son inter­roga­toire et surtout des sou­venirs que celui-ci éveille en elle ain­si que des infor­ma­tions qu’elle a pu elle-même col­lecter, dont elle se garde de dire tout. Il faut d’abord qu’Ellie nous par­le de May, son amie et son amour qui a quit­té bru­tale­ment Eure­ka. Dans les longs moments passés avec elle, elle a pu secrète­ment sor­tir de la vie ren­frognée dans laque­lle son père la con­fi­nait. Une vie imprégnée de références bibliques, tran­spi­rant la cul­pa­bil­ité, repous­sant tous les plaisirs et érigeant le refus du men­songe en dogme absolu. Au départ de May, elle ne pense qu’à par­tir à sa recherche, tra­vail­lant dur à l’insu de son père pour se pay­er une voiture, net­toy­ant de nuit les locaux d’un hôpi­tal détenu par des rich­es pro­prié­taires. Ce lieu est aus­si celui où sa mère, Eleanor, est morte dans des cir­con­stances sus­pectes et elle mesure rapi­de­ment qu’elle vient de met­tre les pieds dans le sil­lon qui mène à elle et qui avait fait sa perte.

L’enquête dans l’enquête, c’est celle sur les cir­con­stances de ce décès, sur ce qui a mené Eleanor au dés­espoir, celui qui ronge Ellie à son tour. Dans cette recherche, elle crois­era Céleste, qui a reçu les con­fi­dences de sa mère avec qui elle s’entretenait en secret. Elle rassem­ble peu à peu les pièces d’un puz­zle où pul­lu­lent les actes de mal­trai­tance : ceux d’un père vio­lent, qui séquestre femme et filles, des rich­es pro­prié­taires qui met­tent les jeunes femmes à leur mer­ci, d’un garag­iste véreux et vicieux qui rançonne et vio­lente celles qui veu­lent s’enfuir et qui ont besoin d’une voiture. Jusqu’à ce que la vérité rejoigne la lumière, celle des comptes qui se règ­lent et de la vie qui peut repren­dre son cours à la douce chaleur de la soror­ité.

Tout entier empreint des vio­lences que les hommes peu­vent déploy­er à l’égard des femmes, ce pre­mier roman ambitieux prend le temps de par­tir à la recherche des racines les plus pro­fondes de ce mal qui ronge le monde. Celles de l’argent et du prof­it qui estom­pent les lim­ites morales chez ceux qui abusent de leur posi­tion dom­i­nante, des pré­ceptes religieux de l’Ancien Tes­ta­ment qui prô­nent la soumis­sion, comme en attes­tent les nom­breuses cita­tions qui ponctuent le réc­it et qui légiti­ment la volon­té de maîtris­er le des­tin d’autrui. Pour con­tr­er ce scé­nario du pire, il y a la force des rêves et la com­pag­nie bien­veil­lante des mots, ceux qui per­me­t­tent de nom­mer l’inacceptable et de sor­tir du silence, de nouer des com­plic­ités, de recon­stru­ire l’avenir.

De tout ceci, Anne-Sophie Kalbfleisch nous par­le en mots choi­sis, dans une langue tout à la fois sobre et poé­tique qui saisit l’instant d’un trait, avec élé­gance et finesse, qual­ités qui man­quent à bien des romans noirs. Ce qui apporte un con­tre­point per­ma­nent aux réal­ités sor­dides qu’elle abor­de sans détour, mais aus­si con­tribue tout autant au plaisir de la lec­ture que le sus­pense savam­ment entretenu tout au long du réc­it. Aus­si, la page 377 tournée, s’impose à nous la con­vic­tion que nous tenons là une voix nou­velle, une musique dont on ne se lasse pas, qui va faire son chemin et qui pour­rait nous don­ner d’autres mer­veilles !

Thier­ry Deti­enne

Un extrait d’Eureka dans la nuit

Extrait pro­posé par les Édi­tions du Rouer­gue

 

Vidéo pro­posée par les Édi­tions du Rouer­gue

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