Il faut tout un village pour élever un enfant

Françoise PIRART, Niz­nay­ou, M.E.O., 2024, 211 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0458‑0

pirart niznayouDans une ville en Ardenne, Lena tra­vaille dans une asso­ci­a­tion pour migrants où elle est assis­tante sociale. Elle s’enfonce dans un cou­ple mal assor­ti avec Tony, un homme jaloux adepte du fit­ness et du tir, mais aus­si des idées de l’extrême droite. Un jour, un garçon de 10 ans au regard péné­trant vient atten­dre Lena devant son bureau. Ébran­lée par son com­porte­ment énig­ma­tique, elle tente de com­mu­ni­quer avec lui, mais la bar­rière de la langue l’empêche d’en savoir plus. Elle le revoit quelques fois et décide de chercher des infor­ma­tions sur lui pour savoir qui il est.

Elle décou­vre alors que Meh­di est orig­i­naire de Tchétchénie et qu’il a per­du ses par­ents dans la guerre qui a sévi dans son pays. Il est dans sa troisième famille d’accueil suite au décès inopiné de ses par­ents adop­tifs, mais les grands-par­ents qui l’hébergent sont âgés et peinent à sup­port­er les appels à l’aide de Meh­di.

Lors d’une fugue, Meh­di est recueil­li par Michaël, un baroudeur sans attach­es revenu sur les ter­res de son enfance pour se libér­er d’une cul­pa­bil­ité tenace, mais aus­si Émi­lien et Saline, deux fer­miers usés par la dureté de la vie rurale soli­taire. En par­al­lèle, Lena com­mence à lui ren­dre régulière­ment vis­ite pour avoir de ses nou­velles.

Dans les cam­pagnes reculées, il arrive que l’on con­tin­ue à vivre comme jadis et, sans famille ou amis proches, on meurt à petit feu, on se replie sur soi, on sup­porte des con­di­tions matérielles désas­treuses qu’aucun citadin n’accepterait. Le manque de con­fort, Michaël s’y était habitué. Mais il se refu­sait à l’idée d’abandonner Émi­lien et Saline à leur sort.

Au fur et à mesure que l’histoire avance, Meh­di tisse peu à peu un lien solide avec ses nou­veaux amis. Lui qui est rail­lé par les enfants de son âge à cause de son accent et ses dif­fi­cultés en lec­ture, il se détend peu à peu et apprend à faire con­fi­ance à ces adultes blessés qui acceptent ses silences et l’apprécient tel qu’il est avec bien­veil­lance, sans juge­ment. Lena se balade en forêt avec lui, Michaël lui mon­tre son secret, Saline l’aide à mieux lire, Émi­lien lui apprend à jouer du vio­lon, Meh­di fait ain­si des pro­grès en lec­ture et son regard sérieux se fait de plus en plus rieur. Mais ce tableau idyllique est terni par l’ombre de la vio­lence qui se resserre de plus en plus sur cette nou­velle sys­témique frag­ile…

Ces sil­hou­ettes floues et loin­taines, il a déjà aperçu leurs sosies dans la cam­pagne […] « régu­la­teurs » de la nature qui ne lais­sent aucune chance aux lièvres, aux chevreuils, aux daims ou aux san­gliers. Aujourd’hui, la proie est un homme. Et ses pour­suiv­ants ne lui sont pas tout à fait incon­nus, il croit déjà les enten­dre, hé on l’achève cette pour­ri­t­ure, ouais vas‑y, non laisse-le crev­er tout seul. Il devine qui est à leur tête et qui gueulera le plus fort : un long type à queue de cheval et à cas­quette, pas­sion­né d’armes et dis­si­dent du club de tir.

Dans Niz­nay­ou, Françoise Pirart nous donne à lire dans un style flu­ide une his­toire où la voix des pro­tag­o­nistes est bien car­ac­térisée et où ces derniers sont tous han­tés par le passé, que ce soit un trau­ma­tisme de guerre ou un autre drame. Avec beau­coup de sen­si­bil­ité et de pudeur, l’autrice nous mon­tre des êtres humains qui font leur chemin, pas à pas, pour se libér­er du poids du passé. Ils acceptent de bous­culer leur quo­ti­di­en pour faire entr­er dans leur petit monde un orphe­lin blessé qui leur ouvre un hori­zon incon­nu. Ils appor­tent de la joie à Meh­di, qui insuf­fle en retour un vent de fraîcheur dans un quo­ti­di­en assez terne. Dans ce roman, les héros ne sont pas grandios­es, ils sont impar­faits et ter­ri­ble­ment humains et leur héroïsme tient du naturel avec lequel ils ont envie de faire le bien autour d’eux, sans chercher à en retir­er des lau­ri­ers, parce que c’est juste d’aider quelqu’un dans le besoin, tout sim­ple­ment. À lire pour oser être ou con­tin­uer d’être un héros ordi­naire.

Séver­ine Radoux

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