Un coup de cœur du Carnet
Nathalie MARQUÈS, Nos vendredis, Impressions nouvelles, 2024, 208 p., 19 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑39070–150‑7
Trône, au rang des nouveautés de la rentrée littéraire, Nos vendredis, premier roman de Nathalie Marquès. L’ouvrage, publié aux Impressions Nouvelles, est présenté comme un roman choral. Avec beaucoup de subtilité, il décrit les destins croisés d’habitants d’un quartier cossu du Brabant Wallon : bobo, calme et familial.
C’est au travers des mots du personnage de Meg que chacun de ces destins se donne à lire. Mère de quatre garçons, épouse éprise, femme au foyer, Meg se noie lentement, au fil des ans, dans un quotidien où elle ne parvient plus à exister pour elle et en elle-même. Peu à peu, elle abandonne son rêve d’écriture.
Je veille sur un enfant, puis trois, puis quatre. Je fais les courses et m’occupe de la maison. Je taille les haies et, à défaut d’écrire des histoires, je les raconte.
Certains soirs, un cri de souffrance résonne dans le quartier. C’est un cri de femme, une plaie, qui trouble Meg ainsi que certaines de ses voisines. En chacune d’elle, il trouve un écho tandis qu’hommes et enfants y semblent sourds.
C’est un cri terrible. Un cri sordide. Il ne vient pas de loin. Je crois d’abord à un animal. Un renard peut-être. Mais c’est un cri du cœur. Un cri humain. Quelqu’un qui souffre et qui ne sait pas où aller cacher sa peine.
Le cri qui résonne au loin et jusque dans les songes de Meg met en lumière les non-dits qui l’invisibilisent autant qu’ils invisibilisent la pénibilité de son quotidien. Histoire de femme, histoire de mère ; elle croule et s’abrutit sous le poids démesuré, normalisé, du travail domestique aux yeux d’un mari aimant, pris dans ses obligations, aveugle quoiqu’attentif.
Mais je ne dis pas tout à Hugo… Je ne parle pas du journal télévisé que je ne comprends plus. […]
Jamais je ne lui dis que de panades en panades et de promenades en promenades je ne trouve plus le temps de nourrir mon cerveau. Mon cerveau se nourrit de moi à présent.
Ensuite j’oublie mon nom. Je ne savais pas qu’on pouvait oublier ça. Et je me noie dans le sien.
Avec le cri remontent la frustration et les rêves inassouvis ; le besoin d’en sortir. Le cri entraine également dans son sillage mystères et interrogations. Qui hurle, la nuit, sa souffrance ? Meg regarde plus attentivement ceux qui l’entourent et germe sous ses doigts un projet qui l’aide à se réaliser : discuter et interroger son voisinage ; écrire sur le quartier ; écrire tout court.
Nos vendredis joue ainsi de la mise en abyme. Il est le texte que Meg, narratrice, est en train d’écrire. Le roman se divise en cinq parties, chacune d’elles mettant en évidence la dynamique d’une relation entre deux personnages. Dans la première partie, Meg, en focalisation interne, raconte son couple. Anachroniquement, le récit de ses origines se mêle au récit de sa mise en crise. Dans les parties qui suivent, Meg se focalise sur des figures de son voisinage. À travers les yeux de Gabin, elle dit d’abord la relation compliquée du jeune homme à son père, homme taciturne et passionné de taxidermie. Elle regarde ensuite Gabin par l’intermédiaire de Blanche, l’une de ses amies, mère de garçons elle aussi. Enfin, elle lève un voile sur l’intimité du couple de Pierre et Constance. Elle les scrute sous l’angle de l’un puis de l’autre.
Au fil des pages, les personnages s’entremêlent, construisant une esquisse aux multiples facettes de leur quartier paisible. Au rythme du cri qui résonne dans la nuit, en direction du cri, ils cheminent, se trouvent ou se perdent.
Le roman est touchant et émouvant, intrigant. En même temps, il questionne et met en lumière une vision du monde nuancée, mais résolument positive, optimiste. Tendre, passion, déçu, amical, filial, adultère ou altéré : l’amour en est une thématique centrale. Porté avec force et conviction par des hommes et des femmes en construction permanente, il est, au-delà du cri que l’on ne parvient pas à oublier, en remède à la stérilité, le fil d’Ariane qui unit les personnages entre eux.
Le motif du cri permet quant à lui une tension narrative efficace. Chaque nouvelle focalisation, chaque nouveau point de vue, lève un pan de mystère et maintient le lecteur en haleine. L’effort d’entrer dans la pensée de plusieurs personnages est ainsi récompensé en même temps qu’on les découvre attachants et vraisemblables dans leurs peines, leurs joies, leurs souffrances et leurs failles. Le style, économe et direct, qu’emploie Nathalie Marquès y est pour beaucoup. Ses mots sont justes et ouvrent vers un univers de pensées et d’émotions du quotidien. Il n’y a en effet pas de destins exceptionnels, romanesques dans Nos vendredis. Il est facile au lecteur de s’y reconnaitre, de retrouver ses lieux communs : trains, anniversaire d’enfants, travail, rendez-vous médicaux pour les bobos d’enfants…
Les personnages féminins sont particulièrement riches et profonds. Ils sont les figures fortes du récit. Héroïnes silencieuses, elles se révèlent dans ce cri qui les glace et, ce faisant, les dote d’une voix.
Camille Tonelli