« Faites des câlins pas les magasins »

Didi­er POITEAUX, Fast [Peut-on se réap­pro­prier ses désirs dans une société de con­som­ma­tion ?], Lans­man, 2024, 44 p., 11 €, ISBN : 9782807104211

poiteaux fastComme dis­ait Georges Perec, la société de con­som­ma­tion nous aliène, « toutes ces choses [que nous con­som­mons] ne sont là que pour entretenir une espèce de frénésie, de ver­tige, d’hypnose ». Nos désirs sont-ils réels ou sont-ils conçus de toutes pièces pour nous amen­er à con­som­mer plus ? Dans Fast, Didi­er Poiteaux abor­de le vaste sujet de la fast fash­ion – mode de pro­duc­tion de l’industrie tex­tile qui con­siste à pro­duire tou­jours plus à des prix tou­jours plus bas – et part de cette ques­tion : peut-on se réap­pro­prier ses désirs dans une société de con­som­ma­tion ?

Quels types de vête­ments aimons-nous porter ? Pourquoi ? Suiv­ons-nous une mode ? Essayons-nous d’avoir notre pro­pre style ? Les deux pro­tag­o­nistes, Didi­er et Olivi­er, met­tent les habits de con­férenciers quelque peu décalés et posent ces ques­tions à des ado­les­cents. Didi­er racon­te sa pre­mière expéri­ence du style. Ayant gran­di dans la cam­pagne, il n’en avait pas et por­tait, quand il était ado, des vête­ments résis­tants, peu salis­sants, qui s’accommodaient mal les uns avec les autres. Arrivé à l’université, il dut rapi­de­ment se trou­ver un style, « pour être comme tout le monde ». Il jeta son dévolu sur une paire de san­ti­ags… Mal­gré les sar­casmes, il dut les rentabilis­er et les por­ta pen­dant trois ans, avant de se fon­dre dans la masse en achetant les vête­ments à la mode ou qui s’accumulent dans nos armoires, « comme tout le monde ».

Nos deux ora­teurs se lan­cent dans une His­toire de la mode, née à la Renais­sance auprès de l’aristocratie, avant de se propager au sein de la bour­geoisie et de devenir un véri­ta­ble busi­ness dans les années 1980 avec la mon­di­al­i­sa­tion et les tech­niques du mar­ket­ing mod­erne. Tout au long de leur exposé, Didi­er et Olivi­er rap­por­tent les paroles de dif­férents pro­tag­o­nistes. Il y a Océane qui tra­vaille dans une start-up de neu­ro­mar­ket­ing et explique com­ment créer le désir lié au besoin. Il y a un CEO qui veut dimin­uer les frais de pro­duc­tion – en délo­cal­isant –, aug­menter les ventes et cibler les acheteurs de demain : les ados. Il y a aus­si Céline, designeuse tex­tile, et Belin­da, une influ­enceuse qui milite con­tre la fast fash­ion. Ou encore les témoignages poignants de Gohari qui a survécu à l’incendie d’une indus­trie tex­tile à Karachi, et Zareena qui y a per­du son fils.

Le texte nous ren­voie aus­si de ter­ri­bles vérités, chiffrées, qui don­nent la nausée. Quelques extraits choi­sis :

Chaque jour, nos vête­ments par­courent 20 000 kilo­mètres en moyenne avant d’arriver dans nos plac­ards. (…)
Chaque jour, 20 char­ters rem­plis de vête­ments atter­ris­sent en Europe. (…)
Chaque T‑shirt néces­site en moyenne 7 000 litres d’eau. (…)
Chaque jour, les ouvrières du tex­tile gag­nent en moyenne 5 dol­lars pour 12 heures de tra­vail en Asie.
Chaque année, un Belge jette, en moyenne, 15 kilos de vête­ments.
 

Con­di­tions de tra­vail mis­érables, droits de l’homme bafoués, pol­lu­tion à gogo… l’industrie tex­tile n’envoie pas du rêve, que du con­traire.

Didi­er Poiteaux, auteur de poésie et de théâtre dont Suzy et Franck (2016), est le co-fon­da­teur de L’INTI THÉÂTRE, com­pag­nie avec laque­lle il s’est spé­cial­isé dans le théâtre réc­it-doc­u­men­taire à des­ti­na­tion des ados et du tout pub­lic. Son écri­t­ure se cherche vis­cérale­ment dans une oral­ité théâ­trale, poé­tique et poli­tique.

L’auteur dédie son texte aux tra­vailleurs et tra­vailleuses de l’industrie tex­tile, par­ti­c­ulière­ment celles et ceux qu’il a ren­con­trés à Karachi, aux utopistes et à celles et ceux qui lut­tent con­tre TINA – « There Is No Alter­na­tive », slo­gan poli­tique couram­ment attribué à Mar­garet Thatch­er.

Ludique et par­tic­i­patif, ce réc­it doc­u­men­taire nous entraine dans les dérives de la mode et ouvre le débat, sans aucun juge­ment, sur notre société de con­som­ma­tion. Avec beau­coup d’humour et un rythme soutenu, les tableaux s’enchainent. Créée en jan­vi­er 2024 et pub­liée aux édi­tions Lans­man, cette pièce, qui s’adresse pri­or­i­taire­ment aux ados et jeunes adultes, a le mérite d’attirer leur atten­tion sur un sujet qui les con­cerne au plus haut point. Acheteurs d’aujourd’hui et de demain, gardez tou­jours un œil aver­ti et posez-vous les bonnes ques­tions. Car oui, Madame Thatch­er, il y a des alter­na­tives !

Émi­lie Gäbele