Stanislas Barberian:  le retour à Charleroi 

Fran­cis GROFF, Sor­tie de scène à Charleroi, Weyrich, coll. « Noir cor­beau », 2024, 230 p., 20 €, ISBN : 9782874899348

groff sortie de scène à charleroiVoici donc le sep­tième opus des enquêtes de Stanis­las Bar­ber­ian. Ren­dez-vous incon­tourn­able de la ren­trée lit­téraire, depuis Morts sur la Sam­bre (2019), les enquêtes poli­cières menées par le bouquin­iste, détec­tive « mal­gré lui », sont atten­dues par un large pub­lic de lecteurs et lec­tri­ces fidèles.

Fran­cis Groff, écrivain et jour­nal­iste a l’art de les séduire par l’élégance – toute bri­tan­nique – avec laque­lle il dénoue les énigmes crim­inelles les plus spec­tac­u­laires. Il est vrai qu’il les invente et con­stru­it avec une évi­dente jubi­la­tion.

Dès le pre­mier vol­ume de ce qui est devenu une série-culte, nous ren­dions compte de la nais­sance d’un per­son­nage appelé à devenir un de ces per­son­nages récur­rents dont le « genre polici­er » est friand. Holmes et son com­parse nar­ra­teur Wat­son, Mai­gret, Mon­sieur Wens, Adam Dal­gliesh et bien d’autres appar­ti­en­nent à nos sou­venirs de lecteurs addic­tifs des crimes dont d’habiles machiner­ies lit­téraires dévoilent les turpi­tudes. De tels per­son­nages, au fil des réc­its, pren­nent corps comme un bon vin, se com­plex­i­fient en devenant plus humains, moins sché­ma­tiques. Nous avons observé cette évo­lu­tion avec les deux pro­tag­o­nistes cen­traux des livres de Groff : le bouquin­iste « car­o­lo-parisien » (Bar­ber­ian) qui a ouvert la librairie La malle aux livres à Mont­par­nasse et sa « fiancée » Mar­tine, elle aus­si bouquin­iste, instal­lée au Sablon à Brux­elles.

Dans Sor­tie de scène à Charleroi, le lieu du crime est spec­tac­u­laire : la scène du Palais des Beaux-Arts de Charleroi (ville d’origine de l’auteur) pen­dant un spec­ta­cle d’avant-garde dont Groff se délecte à inven­ter la fan­taisie brechti­enne de la mise en place : « Le rideau à l’italienne  s’ouvrit lente­ment et tan­dis que les pleurs s’estompaient légère­ment, un immense écran descen­dit à hau­teur d’homme, mon­trant une suc­ces­sion rapi­de de berceaux, de cages à porcs, de cou­veuses néona­tales, de bébés au vis­ages crispés, de groins de cochon fouil­lant des excré­ments… »  Le crime ? Un assas­si­nat per­pétré avec une vio­lence inouïe sur la per­son­ne d’un comé­di­en incar­nant, car­i­cat­u­rant plutôt Le grand cap­i­tal… « écrasé  par le rideau métallique de trois tonnes ser­vant de coupe-feu ».

On ne peut ici, au risque de « divul­gâch­er » le livre, racon­ter l’intrigue, les fauss­es pistes, les indices et, finale­ment, la décou­verte du coupable. À nou­veau, sa pro­fes­sion de bouquin­iste expert donne l’oc­ca­sion à Stan de sil­lon­ner des lieux prop­ices à enrichir ses col­lec­tions et à y ren­con­tr­er des per­son­nages hauts en couleur, mais aus­si – comme c’est le cas dans Sor­tie de scène à Charleroi, d’utiliser ses com­pé­tences pour iden­ti­fi­er des indices inat­ten­dus et venir ain­si com­pléter l’information des policiers en charge de l’enquête, comme la char­mante Karine Morte­han, com­mis­saire. C’est ain­si que Bar­béri­an iden­ti­fie sans mal les feuilles de chan­sons dont la vic­time fai­sait col­lec­tion : « ces papiers mal imprimés étaient ven­dus dans les rues, sur les marchés et dans les cabarets par des artistes ambu­lants qui se pro­dui­saient seuls ou accom­pa­g­nés d’un musi­cien » nous racon­te Groff, accom­pa­g­nant son expli­ca­tion de détails et d’anecdotes dont il con­fie la nar­ra­tion à son per­son­nage. Pour cette enquête qui le ramène à Charleroi, Barbérian/Groff décrit avec détail sa ville d’origine, don­nant rai­son ici aux rédac­teurs du Guide du routard : ceux-ci ont fait fig­ur­er dans le vol­ume con­sacré à la Bel­gique, les livres de Groff par­mi les instru­ments lit­téraires de décou­verte de la Bel­gique… mais aus­si de son his­toire. Groff ne manque pas d’évoquer le pas­sage par Charleroi des de Gaulle, Charles et Pierre, mais aus­si Georges Lemaître et encore Pierre Carette, fon­da­teur des lugubres Cel­lules Com­mu­nistes Com­bat­tantes !

Ce dernier livre per­met au romanci­er, comme il l’a fait pour les ouvrages précé­dents, de situer l’environnement his­torique, cul­turel, voire lin­guis­tique des événe­ments qu’il narre. Et cela n’enlève rien, heureuse­ment, au sus­pense, ingré­di­ent indis­pens­able de la lit­téra­ture poli­cière à énigme, aux rebondisse­ments et révéla­tions suc­ces­sives qui con­duisent Bar­béri­an à iden­ti­fi­er le coupable. Autres élé­ments récur­rents de la nar­ra­tion, que le lecteur a grand plaisir à retrou­ver comme de ces habi­tudes que l’on aime partager avec « nos » per­son­nages: la com­pagne aimante, la Facel Vega, le goût des bières trap­pistes…

S’il s’inscrit par bien des aspects dans la lignée des grands Anglais, Groff y ajoute cette espiè­g­lerie belge qui fait de cha­cun de ses romans un bon­heur de lec­ture.

Jean Jau­ni­aux

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