Un arbre aux racines profondes

Un coup de cœur du Carnet

Liliane SCHRAÛWEN, Belgiques, Ker, coll. « Belgiques », 2024, 140 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782875864758

schrauwen belgiquesQuelques jours de répit au fin fond de la Gaume, loin du tumulte de la capitale et du quotidien. Quelques mois de vacances en Belgique, loin de l’Afrique qui a vu la narratrice naître, et la découverte de cette Flandre, tel un songe comme dirait Ghelderode. Une balade au cimetière de Laeken, « au milieu des morts, tellement morts et tellement vivants à la fois à travers leur image dans la pierre ». Une promenade au cœur de la capitale, sur la Grand-Place, à travers les époques et les exécutions capitales qui s’y tenaient.

Au fil des pages, on rencontre d’autres personnages. Il y a Laura qui aime photographier le marché de la place du Jeu de balle et rencontre une dame haute en couleurs. Il y a Lise qui vit une vie par procuration en observant les voisins de la maison d’en face. Il y a aussi Sylvie qui passe ses vacances au Coq, Hélène qui étudie la philologie romane à Saint-Louis, Laura qui se rend à une soirée mondaine…

À travers seize nouvelles autobiographiques ou purement fictionnelles, Liliane Schraûwen explore une Belgique plurielle. De la Gaume à la mer du Nord, du cimetière de Laeken aux Marolles, du Haut Moyen Âge à l’incendie de l’Innovation, ces Belgiques s’étalent à travers les temps et les lieux. On y goûte tout le sel de son caractère authentique, de son passé, de ses épreuves, de ses grands événements historiques, de son patrimoine, de sa nature. On se délecte de certaines descriptions où tout un paysage ou un tableau prennent vie :

Elle adore fouiner, marchander, de vieux livres en photos jaunies, de Christs décrucifiés en Vierges de plâtre qui voisinent avec des bouddhas exotiques, des fétiches africains et d’autres images moins sages ; elle s’attarde à caresser et palper bijoux de pacotille, bibelots de toutes sortes, bustes faussement romains, toiles de maître quelquefois authentiques, mais trouées, magazines vieux d’un siècle. Elle s’émeut à feuilleter albums photographiques archaïques, cahiers d’écoliers du temps jadis, romans défraîchis, bandes dessinées anciennes, vieilles lettres d’amour, cartes postales kitch, collections de timbres, décorations et pièces de monnaie recherchées par les amateurs de curiosité. 

Liliane Schraûwen trouve toujours les mots justes et précis pour décrire les choses du quotidien, comme ces souvenirs qui s’amoncellent dans les greniers :

Trop de souvenirs dorment là, que je ne souhaite pas éveiller. Petits vêtements de nouveau-nés, dessins d’enfants, bibelots brisés comme les rêves de la jeune fille que je fus. Cahiers d’écolier à demi déchirés, les miens, ceux de mes petits assassinés par la vie comme Mozart et tant d’autres. Toutes ces choses inutiles que l’on ne veut pas jeter, mais que l’on oublie et que jamais l’on ne va revoir. Du brol, comme on dit chez nous, strates de vieilleries sans valeur qui sont l’écume d’une vie, et d’une autre avant elle, d’une autre encore […]. 

Les références à l’Afrique – où l’autrice a passé son enfance – abondent et donnent un écho tout particulier au plat pays qui est le nôtre. Boules de l’Yser, Brel, pistolets, caberdouches, cuistax… les amoureux de notre pays en auront pour leur compte. Belgiques, publié aux éditions Ker, fera sourire et émouvra de nombreuses générations, notamment celles et ceux qui ont bien connu les années 1950 et 1960.

Liliane Schraûwen rassemble dans ce recueil des nouvelles déjà publiées, d’autres qui dormaient dans un dossier de son ordinateur et qu’elle a réécrites, ainsi que quelques textes nouveaux. Certaines nouvelles sont bien documentées, comme Le château du marais, et rassemblent diverses sources, citations, voire photos d’archives. De nombreuses nouvelles sont le reflet de l’autrice ou puisent vraisemblablement dans des souvenirs qui lui sont proches. Une certaine nostalgie se dégage, telle une brume étincelante qui s’éternise, telle l’odeur des douceurs de notre enfance. Un hommage certain à la Belgique, à nos Belgiques.

Car c’est cela aussi, la Belgique : un irréversible mouvement fait de changements, de reculs et d’avancées, un arbre aux racines profondes… 

Émilie Gäbele

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