Claire Lejeune. La traversée du verbe

Un coup de cœur du Car­net

Claire LEJEUNE, Mémoire de rien et autres poèmes, Post­face de Christophe Meurée, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2024, 368 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–691‑6
Claire LEJEUNE, Ari­ane et Don Juan et autres pièces, Post­face de Christophe Meurée, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2024, 224 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–690‑9

lejeune mémoire de rienClaire Leje­une (1926–2008) a arraché à l’espace des Let­tres leurs habi­tudes, leurs balis­es, leur prêt-à-écrire pour les ouvrir à l’inconnu, à l’expérience d’un verbe autre. Remar­quable­ment post­facés par Christophe Meurée, les deux vol­umes que pub­lie Espace Nord — Mémoire de rien et autres poèmes, Ari­ane et Don Juan et autres pièces délivrent deux des mas­sifs textuels de son œuvre, les recueils poé­tiques d’une part, ses pièces de théâtre de l’autre. La sub­di­vi­sion de ses créa­tions en trois champs d’expérimentation qui cor­re­spon­dent à trois temps de sa tra­jec­toire (poésie, essais, théâtre) pèche par sa rigid­ité tant la langue et l’univers qu’elle mobilise font éclater les fron­tières des gen­res, lais­sent la poésie per­col­er dans des textes qui sont avant tout des stases d’une expéri­ence intérieure. Pub­liés dans leur ver­sion inté­grale[1], les recueils poé­tiques La gangue et le feu, Le pour­pre, La geste, Elle, Mémoire de rien (Le dernier tes­ta­ment ne fig­ure pas) dessi­nent une car­togra­phie où se dresse la scène d’une équiv­a­lence entre l’écriture et la nais­sance à soi, entre la ges­ta­tion du verbe et l’engendrement du sujet poé­tique par les mots.

Le geste créa­teur s’origine dans une expéri­ence exta­tique qui la frappe le 9 jan­vi­er 1960, un événe­ment sur lequel elle ne cessera de revenir. Une césure qui la sort du som­meil dans lequel elle se tenait. L’éveil à soi ne fait qu’un avec l’éveil à la vie, à une écri­t­ure-vie qui, pour phras­er le féminin, le désir, la pen­sée cor­porelle, doit trans­gress­er l’ordre de la loi, le logos, les struc­tures men­tales et sociales du patri­ar­cat. Proche de René Char, de Blan­chot, Vir­ginia Woolf, René Thom dont les écrits irriguent les siens, sœur de Rim­baud, de Niet­zsche, des arpen­teurs et arpen­teuses d’une mys­tique sans Dieu avec qui elle crée une expéri­ence dialo­gale, Claire Leje­une est hap­pée par une puis­sance poé­tique qui la libère du principe d’identité et l’entraîne dans les eaux de feu d’une dépos­ses­sion tout à la fois exis­ten­tielle, ini­ti­a­tique et esthé­tique. La con­stel­la­tion des motifs (le feu, le désir, le verbe, le silence, le féminin, le mythe, l’instant…) s’emporte dans un mou­ve­ment per­pétuel qui con­gédie les dual­ités au fonde­ment de la méta­physique occi­den­tale, qui androg­y­nise la sève de la pen­sée à par­tir d’une tec­tonique des cat­a­stro­phes (au sens de René Thom), d’une mise en crise de la rai­son, des normes du penser, de l’écrire et du vivre.  « S’arriver » par l’écriture, c’est désobéir, rebondir sur le verbe-feu du poète aux semelles de vent, élever l’écriture au rang d’une matrice qui engen­dre celle qui émerge du « ven­tre des mots » au terme de ce qu’elle nomme un out­re-livre.

Écrire  
sans que se creuse la fos­se
entre la plume et la pen­sée

être l’écriture (Le pour­pre – pre­mière édi­tion : Le Cormi­er, 1966)

Au fil d’une démarche poé­tique placée sous le signe du risque, qui pul­vérise la logique et s’aventure dans les zones des oxy­mores, des chi­asmes, du chaos, de l’anti-logos, de l’infra-conscient et du pré-ver­bal, le monde se déclô­ture, dans l’imbrication du dedans et du dehors, la fusion de la dépos­ses­sion et de la con­quête de soi. Le lan­gage qu’elle appelle de ses vœux implique l’émergence d’une « rai­son déraison­nant », assumant sa néga­tion afin de se recon­necter aux pul­sions, à l’antéprédicatif. Le recueil La geste s’intitulait à l’origine La geste d’Eurydice. C’est sur une nou­velle Eury­dice que la poétesse à la « voix pour­pre » (René Char) s’appuie pour l’élever au rang de fig­ure tutélaire de révolte con­tre la Loi, con­tre le Nom-du-Père, con­tre les valeurs chré­ti­ennes. L’Eurydice de Claire Leje­une n’est autre que la femme poète qui se réap­pro­prie les mots en lais­sant éclater leur matéri­al­ité, leur rythme pri­mal, le sang dont on les a coupés.  

Com­pren­dre que la con­cep­tion du verbe exige l’abolition du sujet et de l’objet. Y con­sen­tir… (La geste – pre­mière édi­tion : José Cor­ti, 1966)

La délivrance de soi est con­comi­tante à celle d’un verbe libéré des polar­ités antag­o­nistes, de l’idéal de la maîtrise, à l’invention d’une langue à vif qui fraie avec le non-savoir des mys­tiques, de Georges Bataille et affec­tionne le ressac de motifs obsé­dants, l’aphorisme (« C’est de l’épuisement des choses que la langue s’aphorise », Mémoire de rien). Au terme d’une table rase, d’une défai­sance de tous les repères, d’une tra­ver­sée des voiles de la vie et de l’esprit, Mémoire de rien se ter­mine sur l’expulsion du je poé­tique : « je fus expul­sée de ce livre au matin du 30 juin 1972. » La co-ges­ta­tion qua­si médi­um­nique du texte et de soi emprunte le vis­age d’un anti-tsimt­soum, d’un dynamisme opposé au mou­ve­ment de con­trac­tion par lequel Dieu génère le monde dans la Kab­bale.

lejeune ariane et don juanL’arc de cer­cle qui relie les recueils poé­tiques aux pièces de théâtre (mais aus­si à la pho­togra­phie, au dessin qu’elle pra­ti­quait) passe par le motif de la com­mu­nauté, le pari pour l’avènement d’un autre monde porté par une pen­sée écofémin­iste. Parues, mon­tées dans les années 1990 et 2000, les pièces Ari­ane et Don Juan ou Le désas­tre, Le chant du drag­on, Les mutants décon­stru­isent des mythes canon­iques afin de libér­er une parole autre, celle des femmes, des êtres en marge, des créa­tures ani­males, du monde végé­tal qui ont été bâil­lon­nés, exploités au fil de l’Histoire. L’accueil de l’animalité en nous (Le chant du drag­on), la réc­on­cil­i­a­tion avec notre part indomp­tée, sauvage, sous­traite à l’empire tyran­nique de la rai­son exige de créer une langue mutante irriguée par un plan d’énonciation supra-per­son­nel tra­ver­sé par les voix d’Héraclite, de Niet­zsche, de Rim­baud, de Mal­lar­mé, de Blan­chot, de Bataille… « Dans la let­tre qu’elle adresse à Frédéric Dussenne [met­teur en scène des Mutants] le 2 mars 2004, qui accom­pa­gne une ver­sion achevée des Mutants, Claire Leje­une pré­cise que cette pièce doit être perçue comme l’œuvre d’un Rim­baud heureux », écrit Christophe Meurée dans sa post­face. Éloignées du pes­simisme de la col­lap­solo­gie, ses trois pièces témoignent d’une foi dans le vers de Hölder­lin « Là où croît le péril, croît aus­si ce qui sauve ». C’est du cœur même du désas­tre d’une civil­i­sa­tion en bout de course que jail­li­ra un monde nou­veau, recon­nec­té avec le rêve, le désir, la nature, la soror­ité et la fratrie. Les stases du mou­ve­ment d’extraction de soi décrit dans son œuvre poé­tique se rejouent au niveau col­lec­tif dans son théâtre.

Eury­dice s’est évadée — par le fond — de l’enfer des femmes. Irré­sistible­ment propul­sée en avant, elle ne se retourn­era pas sur Orphée. Lorsqu’il sera sor­ti de l’enfer des hommes, il la rejoin­dra sur la route qui mène à la com­mu­nauté laïque des créa­teurs (Les mutants)

Le théâtre de Claire Leje­une nous lègue un tra­vail éco-poéthique que nous avons à relancer en per­ma­nence. Con­fi­ante dans la pos­si­bil­ité de « s’évader du ven­tre pour­ri de l’Histoire », d’ouvrir l’espace d’un autre vivre, d’une aurore niet­zschéenne, d’une aube rim­bal­di­enne sur les cen­dres d’une « his­toire patri­ar­cale [qui] ago­nise », cette con­tre­bandière des Let­tres n’aura peut-être pas pris toute la mesure du cynisme d’un néolibéral­isme, d’une mon­di­al­i­sa­tion extrac­tiviste agi­tant le miroir aux alou­ettes de la tran­si­tion écologique, qui n’a plus besoin du patri­ar­cat pour régn­er. Insa­tiable recy­cleur de ce qui men­ace sa per­pé­tu­a­tion vouée à l’autodestruction, le néolibéral­isme récupère les utopies qui s’avèrent sol­ubles dans ses eaux cyniques.

Les linceuls du lan­gage, ses œil­lères, Claire Leje­une les aura fait vol­er en éclats comme elle aura dis­lo­qué la Loi qui empris­onne, toute ten­due dans l’urgence d’accoucher d’un monde allégé de ce qui nous cru­ci­fie. « Je ferai ma révo­lu­tion / ce soir » (Le pour­pre). Ce soir, c’est main­tenant. 

Véronique Bergen


[1] En 1994, les Édi­tions Labor pub­lient un recueil des œuvres poé­tiques de Claire Leje­une qui inclut des extraits du Dernier tes­ta­ment et ne présente que des frag­ments de La gangue et le feu. La pré­face est signée Marc Quaghe­beur et Danielle Bajomée con­clut par une éblouis­sante lec­ture en post­face.


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