Dans le ventre du feu

Un coup de cœur du Car­net

Lisa DEBAUCHE, Carcasses/L.R.D.P., Arbre de Diane, coll. « Hori­zons », 2024, 92 p., 14 €, ISBN : 9782930822327

debauche carcassesLa scène théâ­trale dressée par Lisa Debauche se présente comme une arche sur laque­lle mon­tent les désirs, le feu de l’amour, la reine des putes, les mil­liards d’animaux fuyant l’assassinat de masse. Après des études d’art dra­ma­tique, Lisa Debauche pub­lie chez Mael­strÖm La nuit est encore debout c’est pour ça que je ne dors pas, un pre­mier recueil poé­tique sai­sis­sant, tail­lé dans la nuit des mots et des corps. Autrice, com­positrice, inter­prète ayant sor­ti deux albums sous le nom de Lisza, elle livre avec Carcasses/L.R.D.P. une pièce de théâtre qui prend la forme d’un mono­logue de feu dansant comme un der­viche tourneur.

Que faire avec la société, ses œil­lères, ses crimes organ­isés, ses hypocrisies ? Que faire avec un corps en quête d’intensité, d’excitations pharaoniques, un corps-esprit bouil­lon­nant comme une nuit d’orage, avec l’effraction du viol ? Le mono­logue de la femme s’ouvre à l’altérité en nous sautant à la gorge, en nous ten­dant le tapis volant de ses inter­ro­ga­tions, de ses colères, de ses fan­tasmes. Des ten­sions, des heurts se dessi­nent entre le ven­tre des pul­sions, l’alphabet sauvage des désirs éro­tiques, l’appel de la jouis­sance et les lois du socius, les vio­lences subies, les con­ve­nances, les mou­ve­ments gré­gaires, les phénomènes socié­taux con­tem­po­rains. L.R.D.P., « la reine des putes », l’impératrice des neiges brûlantes nous bal­ance les con­tes de la folie ordi­naire dans un désor­dre savant, au tra­vers d’une langue qui claque, qui affec­tionne les sauts, les grands écarts, l’intrication du per­son­nel et du col­lec­tif.

J’ai des car­cass­es d’animaux morts dans le cerveau. 

C’est au sein d’une struc­ture nom­mée vio­lence anthro­pologique que Lisa Debauche plante sa con­fes­sion, saute à pieds joints, nous éclabousse, artic­u­lant son texte autour du motif des car­cass­es. Celles des corps vio­lés, baisés de force, mais par-dessus tout celles des ani­maux exter­minés pour assur­er la sub­sis­tance de l’humanité. L’amour est can­ni­bale, s’appelle entre-dévo­ra­tion des amants ; nous sommes sur le rivage de Penthésilée changée en chi­enne. Par empathie, par gémel­lité intraspé­cique, la reine des putes, des enfants sauvages aspire à être sac­ri­fiée comme les mil­liards de vach­es, d’agneaux, de pois­sons. Férue de vitesse, du « bruit de la vérité », la langue instinc­tive de Lisa Debauche descend dans le puits d’un solil­oque sans cran d’arrêt. Si ce n’est celui du couteau que son amant, elle-même, le pub­lic planteront dans la gorge ou qu’elle retourn­era con­tre l’Autre. Ryth­mée par deux chiffres, com­posée d’un duo de lignes, la cel­lule mélodique qui sous-tend le texte revient en boucle :

« 3,8 mil­liards d’animaux tués par jour dans le monde

1380 mil­liards par an »

« Que quelqu’un m’apporte un couteau bien tran­chant !

Je veux moi aus­si offrir mon corps en pâture.

J’ai envie d’être aimée.

Ma soif de ten­dresse est inguériss­able. Qu’on m’apporte un couteau !

Si je suis une chi­enne, pourquoi ne pas me découper ?

Cochons, mou­tons, veaux, vach­es, poules, je vous rejoins !

Lap­ins, tru­ies, canards et pin­tades, béni soit ce repas.

J’ai l’amour en tra­vers de la gorge comme ta bite hier, si petite. »

La rage, la révolte, les cris de la guéril­la le dis­putent au dés­espoir, à un besoin éper­du d’amour, de baise, d’extases aphro­disi­aques. Les enfants, les femmes, les hommes vio­lés dans le monde, la ronde des pré­da­teurs et des pré­da­tri­ces, la répéti­tion de Cènes de car­nage, de pédophilie, d’écocide à grande échelle défon­cent le ven­tre de ce texte qui refuse d’emprunter la voie con­fort­able des métaphores, des demi-mots trem­pés dans l’eau bénite ou les cock­tails de la bien-pen­sance, fussent-elles de ses nou­velles formes.

Main­tenant je suis fémin­iste, j’ai lu des tas de bouquins, tenu des super dis­cours

et je con­tin­ue à venir te sucer pour pas un balle 

Les voix que le sys­tème, l’éducation, les médias, les modes, l’Œdipe, le con­tre-Œdipe, les maîtres et maîtress­es de l’oppression, les apôtres de l’émancipation for­cée font entr­er en nous, il s’agit de les jeter par-dessus le para­pet, d’écouter les hard­es des affects et des instincts d’un rouge nuit, d’un rouge pute. Le sar­casme, l’humour, le refus des meutes de tous bor­ds, des petits sol­dats du gré­gaire déchirent ce mono­logue qui doute des mots, de leur charge de vérité, qui se réap­pro­prie les voca­bles volés, qui cherche à bâil­lon­ner l’amant, le pub­lic, l’angoisse, la mort par un flux illim­ité de voca­bles qui vien­nent tam­bouriner sur une petite porte que Lisa Debauche évoque avec dis­cré­tion. Celle du père. Celle du manque.

     Papa        

          est-ce toi qui reviens du roy­aume des         
               ombres j’ai tant atten­du cet instant
     déliez-moi les poignets je veux te sauter au
     cou je t’aime tant oh je t’aime tant
     regarde j’ai tou­jours gardé mes petits sou–    
          liers en t’attendant il n’y a que toi
je ne me sou­viens pas des garçons avec qui
               j’ai couché ils n’existent pas
il n’y a que toi qui existes à mes yeux que toi

Dans ce ring ver­bal, le corps, le verbe s’incendient autour d’une car­casse d’animal mort et se phénix­ent dans une nudité ne pacti­sant avec aucune cen­sure extérieure ou intérieure. 

Véronique Bergen

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