Un coup de cœur du Carnet
Pieterke MOL, Comment dire au revoir à un père absent ?, Éditions Bleu dans vert, coll. « Peau commune », 2024, 82 p., 9 €, ISBN : 9782960269383
Considération # 1 : où il est dit qu’on crée pour ne pas n’être qu’un bout de viande déjà morte
Comment dire au revoir à un père déjà mort ? Comment tourner la page ? Qu’est-ce que lutter ? Pourquoi lutter ? Êtes-vous issu ou issue d’une famille toxique ? Assujettie à l’alcool ? Échappe-t-on jamais aux ventres de nos mères ? Des lieux de nos naissances ? Hérite-t-on pour toujours des assuétudes de nos père et mère ? Pieterke Mol est jeune, photographe, autrice et réalisatrice de podcasts. Dès ses études, elle décide : ses créations, photos, textes, sons, seront autobiographiques. Non parce que Pieterke Mol considérerait son parcours de vie comme exemplaire : il n’y a rien de “gourouesque” dans la démarche de Pieterke Mol. Il y a du feu. Une langue splendide. Incandescente. En 2020, Ça va n’aller, son premier roman, avait ébloui, parvenant même, une première pour un livre auto-édité, à concourir loin pour le Prix Rossel, tant le style de Pieterke Mol emportait ses lectrices et lecteurs dans un déluge de phrases brèves et de mots puissants faisant basculer le récit de sa vie du côté de la littérature plutôt que dans la “simple” relation d’une expérience douloureuse, d’une enfance triste et mortifère et de sa propre lutte dans l’enfer de la coke et de l’alcool.
Quatre ans plus tard, Pieterke Mol nous revient avec un recueil de poèmes qui ressemblent à tout sauf à des poèmes. Histoire de dire où elle en est dans sa vie actuelle avec sa lutte. Où elle en est dans sa création. Dans ces rapports toniques ou toxiques qu’elle entretient, entretenait avec ses morts. Père et mère. Comme si Pieterke Mol nous écrivait des lettres. Des confessions. Plongeant au plus proche, frontalement, de façon minimale, réaliste voire hyperréaliste, au cœur du “problème”. Faisant de nous, ses lectrices et lecteurs, des confidents. Des personnes amies à qui elle donnerait des nouvelles après quatre années de séparation. Parce qu’un livre comme ça ne s’écrit sans doute pas dans l’urgence. Parce que, qui sait ?, Pieterke Mol vit d’autres choses par ailleurs. Parce que Pieterke Mol a poursuivi son travail de feu. Ayant décidé, jadis, de vivre. De ne pas résider, déjà dans la terre. Pour ne pas n’être qu’un bout de viande déjà morte.
Considération # 2 : sort-on jamais un jour d’un livre d’amour comme celui-là ?
Sort-on jamais des langues incandescentes ? Sort-on jamais un jour des langues ? Des fois, les langues que nous travaillent au corps. Des fois, les langues nous habitent, jusqu’à l’heure des vaisselles. Celle de Pieterke est peut-être de cette trempe. Comment dire au revoir à un père absent ? est une déclaration d’amour. Une sortie de haine ou d’indifférence. On y subodore que Pieterke Mol a poursuivi sa lutte. Qu’elle va mieux. S’apaise un peu. Ou beaucoup. Je ne sais pas. Son livre-confession est divisé en trois parties. Dans la première, elle narre quelques souvenirs d’enfance, toniques ou toxiques, évoquant en quelques lignes, la relation amour haine qu’elle entretenait avec son père, un Hollandais ayant toujours refusé de parler sa langue maternelle à la maison, ayant sombré dans le rouge baiser de l’alcool et du vin bien avant la naissance de sa fille. Pieterke Mol dresse ainsi peu à peu, dans sa langue de feu, le portrait d’un homme taiseux, énigmatique, rongé tout à coup par d’autres maux, physiques et psychologiques. Cela aurait pu être triste. Plombant. Mais il y a le style “Pieterke Mol”. La grâce “Pieterke Mol”. Relatant les faits avec tact. Douceur. Presqu’avec légèreté. Confiant à nous, ses lectrices et lecteurs, ses confidents, l’amour qu’elle portait à cet homme d’où, enfant, juchée sur ses épaules, elle découvrait le monde.
Considération # 3 : nul ne sait où la langue incandescente de Pieterke Mol mènera Pieterke Mol à l’avenir
Le sait-elle elle-même ? Poursuivra-t-elle son enquête ? Ses confidences ? Ce que j’espère, en bon lecteur égoïste, c’est que, quelle que soit la route qu’elle emprunte, elle le fasse dans sa langue incendiaire, dans sa langue brûlot, sèche, elliptique, précise, réussie et bouleversante.
Vincent Tholomé