Un coup de cœur du Carnet
Paul EMOND, Une fabrique de personnages, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2024, 264 p., 20 €, ISBN : 978–2‑8032–0083‑2
Comment s’écrit un texte pour le théâtre, destiné à être mis en scène et joué, comment se crée un personnage, comment s’élabore un univers théâtral ? C’est pour nous faire découvrir ses interrogations qu’avec Une fabrique de personnages, Paul Emond ouvre son atelier. Le livre est un recueil de textes pour une part déjà publiés et remaniés pour cette édition, d’autres tout récents. Ce n’est pas un essai rigoureusement organisé, plutôt des chemins de traverses suivis çà et là, dans une progression en zig-zag qui ne perd jamais en cohérence.
Emond y parle du théâtre des autres, beaucoup, transmettant ses admirations pour l’originalité et la puissance des auteurs qui l’ont marqué, s’extasiant sur certaines mises en scène. (Par exemple celle du Revizor, à Moscou dans les années 1960, archétype de ce que peut le théâtre.) Il commente les divers types d’adaptations qu’il a écrites de grands textes de la littérature mondiale. Et aussi, à partir de là, il explique ses propres compositions. Ses personnages sont souvent des bavards, des palabreurs, mélangeant le vrai et le faux. Dans ce recueil, l’auteur ne leur ressemble pourtant pas. Au contraire, on est séduit par la pertinence du propos, par la lucidité sans complaisance ni forfanterie sur sa propre démarche. Non, Paul Emond n’est pas un palabreur. Il offre une intéressante mise en perspective de son œuvre, donne une cohérence à ses pièces en en expliquant la genèse. Il mène une réflexion fine et complexe sur la place de l’auteur du texte dans la grande collaboration de nombreux artistes qu’est une pièce de théâtre.
Le fil rouge de son explication est la création des personnages. Car pour lui, et peu importe que ce soit une adaptation ou une pièce originale, une commande d’un metteur en scène ou une composition de sa propre initiative, les premiers mots d’un personnage sont le point de départ fondamental. À partir de là, cet être encore informe va progressivement prendre corps et voix et peu à peu la pièce va se développer. Les conditions de rédaction varient fortement (commande avec une limitation du nombre de personnages, travail avec des étudiants en théâtre, etc.), mais globalement le même processus de composition va se répéter. Et l’auteur reconnaît que pour plusieurs pièces, il ne savait pas où il allait, la trame se dévoilant au fur et à mesure de sa rédaction.
Les personnages sont avant tout des parleurs. « Du roman au théâtre, je suis donc, pour l’essentiel, resté sur le même territoire : celui d’une parlerie exacerbée où le protagoniste fait de sa prestation même de narrateur, son atout principal, son masque essentiel. » Dès les premiers éléments de leur discours, ces bavards génèrent des « bribes de narration » comme si « les mots cherch[ai]ent un corps et une voix pour y faire irruption ». Et très vite, ils révèlent leurs fêlures. Ce sont des « exilés de l’intérieur » tentant des raccommodages d’une réalité qui leur échappe, confondant rêve et réalité, vrai et faux.
Le créateur du texte théâtral occupe une position particulière. Il fournit ce qui est la base du spectacle. Mais il sera dépossédé de ce qu’il a écrit. Le metteur en scène, le décorateur, les acteurs vont s’en emparer pour parfois le mener à un point que l’auteur n’avait pas imaginé. Celui-ci doit donc « laisser de la place », ne pas tout dire, « laisser des trous », permettre l’ombre, le mystère, l’équivoque. Et même, les personnages « ne recevront une forme définitive – je dis bien ‘une forme définitive’, pas ‘leur forme définitive’ – qu’au moment où le public les découvrira tels qu’ils auront été mis en perspective par le spectacle ». Paul Emond a ainsi appris du nouveau sur certaines de ses pièces, et ces révélations d’une autre compréhension par les acteurs peuvent être fort surprenantes.
Comme fait de parole, le théâtre explore les virtualités de la communication, dans les variétés infinies des formes de dialogues qui ne sont souvent que de faux dialogues, des monologues juxtaposés. Emond a souvent créé des personnages parlant seul, et le chapitre « Saveurs du monologue » décrit bien les enjeux de cette situation du monologue de théâtre : le personnage ne s’adresse-t-il pas d’abord à lui-même ? Sa plaidoirie peut changer de sens par la façon dont il l’énonce. Et puis, il y aussi ce tiers absent qui taraude la parlerie. Pour l’acteur, il s’agit de s’emparer du texte sans avoir à le partager. Mais avant tout, il y a « la force performative des mots », le fait que « les mots se veulent des actes » et qu’ils engendrent l’action.
On retrouve les thèmes récurrents chez Paul Emond. Passer derrière le miroir et perdre les repères, comme c’est le cas dans ce qu’il décrit de la mise en scène du Revizor. Ou dans ce dispositif scénique du miroir imaginaire face au public dans sa pièce Caprices d’images, imaginé par le metteur en scène qui donne une dimension supplémentaire à ce que l’auteur avait pensé. Celui-ci comprend alors que ce dispositif « restituait exactement ce qui représente, à l’intersection des deux faces du miroir, le noyau de mon petit monde fantasmatique ». Autre thème récurrent : la peinture, dans laquelle il retient une caractéristique la rendant différente de la littérature, la simultanéité, qui n’est pas la linéarité à laquelle est contraint l’écrit ; simultanéité de la perception dont s’approche la mise en scène. Ou encore l’importance de l’onirisme, la porosité entre rêve et réalité étant une dimension centrale de plusieurs pièces.
Et, ce qui est à la fois un thème et un principe de composition : la confusion des niveaux. Rêve et réel, réalité et fantasme, témoignage et élucubration, vrai et faux, confession et fabulation, vivants et morts, s’entremêlent, questionnant les lisières de la représentation.
Mais l’auteur ne serait pas Paul Emond s’il ne jouait pas, dans sa démonstration même, de la confusion des niveaux. Et cela dans la continuité de l’idée que ce sont les personnages qui l’ont souvent « tiré jusqu’au bout de la pièce », qu’ils lui ont imposé leur point de vue. Dans ce qui relève quand même ici d’une forme d’essai, les personnages interviennent pour corriger ou nuancer les propos de l’essayiste. Ainsi, la pièce La part des flammes a connu une deuxième forme, suite à l’intervention des trois héroïnes qui ont estimé que l’auteur ne leur rendait pas justice. Elles sont donc devenues des co-narratrices d’une variation.
Cela correspond bien au ton général du livre. Emond parle de lui et de sa démarche de façon distanciée, drôle, interpellant les personnages et les lecteurs, tout en ne dérogeant pas à la grande pertinence de son propos. Il explique et démontre la façon dont il construit ses fictions, zigzaguant avant d’arriver. Cela relève sans doute de sa fascination du grotesque qu’il évoque à plusieurs reprises, ce mélange de sérieux et de drôlerie, qui n’ôte en rien, tout au contraire, à la rigueur de sa démarche. Il s’agit plutôt d’un savoir gaiement transmis.
Joseph Duhamel
Plus d’information
- Paul Emond : “Le bavardage est essentiel dans ma thématique” (entretien, Le Carnet et les Instants n°107, 1999)
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Adaptation théâtrale, transposition, trahison et cie… (entretien avec Philippe Blasband, Jacques De Decker et Paul Emond, Le Carnet et les Instants n°154, 2008)