Caroline VALENTINY, Les souvenirs oubliés ne sont jamais perdus, Albin Michel, 2024, 224 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782226488046
Il y a des souvenirs qui obsèdent, dont on aimerait se séparer, mais qui s’incrustent dans les moindres recoins de l’esprit. Il y a des souvenirs qu’on aimerait garder auprès de soi, s’y blottir le plus souvent possible, mais qui peu à peu échappent. Puis il y a des souvenirs qu’on a toujours gardés pour soi, qui sont murés en soi.
Juliette, une vieille dame, passe ses journées installée à sa fenêtre. Elle tricote et regarde au loin, par-delà les champs et les vignes. Elle attend la visite de sa fille, Lise. Viendra-t-elle aujourd’hui ? Mais est-ce bien sa fille ? A-t-elle des enfants ? Depuis quelques temps, sa mémoire lui joue des tours et la fuit. Pourtant, dans le crépuscule, des souvenirs très précis lui reviennent. Celui d’un amour passé, d’avant Félicien, son mari décédé.
Des formes apparaissent dans les trous du tricot, des jours révolus, délaissés. Surgissent en elle des chants, des éclats de voix, des odeurs. (…) Le soleil sur les champs à perte d’horizon. (…) Le pain perdu que cuisait sa mère. Le labeur de toute la famille pour faire tourner l’exploitation. (…) Son corps jeune, plein de vie. (…) Et l’attente, tout le jour, d’un certain regard posé sur elle, d’une caresse singulière sur sa joue. Le frisson quand le soir tombe, la voix qui vient doucement réveiller ses entrailles. Le hurlement des mouettes, un plein été, dans le ciel de Bretagne.
Lise vient lui rendre visite régulièrement, mais elle ne reste jamais longtemps. Elle est souvent accompagnée de Hugo, son fils, si chétif et si gentil avec sa Mémé. Il souffre d’une maladie aux poumons. Juliette n’a jamais pu encadrer son gendre, un homme aigri. Sa fille lui semble presque inaccessible. Elle n’a jamais vraiment su la décoder.
À l’autre bout de la ville, un homme sillonne les rues, de jour comme de nuit. Depuis un épisode effroyable dont il est responsable et pour lequel il a purgé une peine de prison, Gilles traine son corps et son âme à travers les rues, les champs et les lotissements. Les kilomètres qu’il avale devraient laver son esprit, éloigner ces remords qui le rongent, mais cet épisode le rattrape toujours et l’arrime à son destin de damné. Alors il porte sa croix et ne se permet que quelques plaisirs fugaces, comme un cappuccino chaque matin au Matin Nova. Ses pérégrinations l’emportent de plus en plus loin, en périphérie de la ville. Il aime regarder les gens chez eux, voir ces vies qu’il n’aura plus jamais. Parfois, il regarde une vieille dame à sa fenêtre. Une nuit, il pénètre chez elle pour trouver de la nourriture et un peu de réconfort auprès de ses photos. La vieille dame le surprend, mais ne s’en offense pas. Il ne sent pas bon, est tout débraillé, mais n’a pas l’air méchant. C’est ainsi que Gilles fait la connaissance de Juliette. Ces deux âmes errantes au cœur de leurs souvenirs, ces deux personnes que rien ne prédestinait à se rencontrer vont faire un bout de chemin ensemble, tout en se débattant avec leur passé, tout en s’entraidant pudiquement et sincèrement.
Caroline Valentiny offre, avec ce deuxième roman publié aux éditions Albin Michel, un récit tendre et émouvant. L’humanité qui s’en dégage à chaque page, toute simple et pure, touche droit au cœur. Passé et présent s’entremêlent. Les descriptions sont riches, savoureuses, voire délicates, comme celle de l’amour qui reste une donnée ineffaçable malgré la mémoire qui fait défaut :
Quelqu’un est entré. Juliette la connaît. Elle ne sait plus comment elle s’appelle. Le prénom est retenu derrière ses yeux par des grands oiseaux blancs. Elle aimerait le retrouver, juste pour pouvoir le prononcer. (…) Elle sait qui c’est. Elle ne parvient plus exactement à mettre le doigt dessus. C’est une femme, encore jeune. Elle est jolie, elle lui sourit. Juliette éprouve pour elle une tendresse infinie.
L’autrice rend hommage aux personnes qui souffrent d’Alzheimer et à leurs proches qui luttent auprès d’elles pour maintenir leurs esprits à la lumière. Elle développe également le symbole de l’hippocampe, ce poisson, mais aussi cette structure cérébrale dont la réduction du volume avec l’âge est associée aux troubles de la mémoire.
Les différents types de réminiscences qui parcourent les âmes humaines pourront peut-être être acceptés, choyés, révélés et enfin « s’enroule[r] dans le fracas des vagues, se pose[r] entre ciel et mer puis, blanchis par l’écume, scintille[r] sur les eaux. »
Émilie Gäbele