Nos abîmes intérieurs

Flo­rence NOËL, Sylvie DURBEC, Rup­tures d’étoile, Chat polaire, 2024, 77 p., 15 €, ISBN : 978–2‑931028–33‑9

noel ruptures d'étoileNée à Ciney en 1973, Flo­rence Noël a une for­ma­tion en his­toire, en ori­en­tal­isme, en théolo­gie et en didac­tique. Ce livre est son neu­vième recueil de poèmes. Pour Solom­bre (Le Tail­lis Pré) elle a reçu le prix Dela­by-Mour­maux en 2019. Comme c’est le cas ici encore avec Sylvie Durbec, son tra­vail d’écriture se nour­rit régulière­ment de col­lab­o­ra­tions avec d’autres artistes. Sylvie Durbec, artiste plas­ti­ci­enne française, orig­i­naire de Mar­seille, est aus­si autrice (poésie, théâtre, lit­téra­ture jeunesse, romans). Elle est lau­réate du prix Jean Fol­lain pour Mar­seille éclats et quartiers paru chez Jacques Bré­mond en 2008. Son œuvre sen­si­ble est mar­quée par le tra­vail de mémoire, une forme à la fois épurée et col­orée de trans­fig­u­ra­tion lyrique et l’influence du pein­tre Chaïm Sou­tine qui depuis longtemps requiert son atten­tion.

Rup­tures d’étoile, dont on notera le pluriel de rup­tures et le sin­guli­er d’étoile, indice qui n’est pas sans impor­tance pour la com­préhen­sion du pro­pos, est con­sti­tué de cinq sec­tions abor­dant les dif­férentes vari­a­tions de la vie humaine que l’autrice com­pare à la vie d’une étoile : de la nais­sance à la mort, et de tout début à toute fin de quoi que ce soit, ce sont donc les méta­mor­phoses aux­quelles chaque être est con­fron­té qui for­ment la tex­ture baroque des images et de la trame nar­ra­tive du livre.  Flo­rence Noël le sig­nale dans son exer­gue :

à ceux qui oseront lire leurs his­toires / entre les lignes de vie

Elle l’indique aus­si dans son pre­mier poème :

il s’agissait d’un écho
ou du corps qu’ébrèche        
tout désir        

un jour tu fus
[…]
même le néant est bris d’un quelque chose
existé ou à venir
[…]

Et c’est en même temps de la sur­v­enue de la parole dont il est ques­tion, car le silence appa­raît au poète comme l’appel en absence / d’une étoile engloutie.

Chaque sec­tion de ce livre à la fois archi­tec­turé et dif­fus est précédée d’un texte lim­i­naire : le pre­mier traite d’une ques­tion physique, la rup­ture d’étoile par effet de marée, phénomène cos­mologique qui advient lorsqu’une étoile s’approche trop près d’un trou noir super­mas­sif : les autres lim­i­naires sont des extraits lit­téraires (Juar­roz, Siméon, Duras, Noullez, Flucha). Tous ont pour car­ac­téris­tique d’aborder la thé­ma­tique exis­ten­tielle dans son rap­port à un dou­ble mou­ve­ment : la dés­espérance et la foi. Le poème de Flo­rence Noël est ain­si adossé au ques­tion­nement posé par Camus dans Le mythe de Sisyphe. La dimen­sion chris­tique de l’existence est aus­si lis­i­ble en fil­igrane puisque l’amour fait pièce à la mort, même si l’amour est une ques­tion qui ouvre sur nos abîmes intérieurs. Le poème est, comme l’amour, une forme d’exorcisme à la fini­tude (du dis­cours, de l’existence), puisqu’il n’appartient pas à la lit­téra­ture mais vient du silence et ouvre en retour sur le silence :

c’était une aube crue
sans lit­téra­ture
exempte de mots
[…]
L’origine peut-être ou l’oméga
qu’importe l’heure où la lumière
pourvu que la foudre 

c’était tout cela
quand mes pas se liaient à la nuit
et que la nuit
s’en déli­ait

Sous la pro­fu­sion ver­bale faite d’un enchaîne­ment d’images, d’un rythme sou­vent emporté mar­qué par des hia­tus et de brusques laps, le poème, ici, est un tohu-bohu ver­bal sec­oué, où se mélan­gent aperçus méta­physiques et vie quo­ti­di­enne (présente ou mémorielle, factuelle ou émo­tion­nelle­ment sen­si­ble), pour dire au fond cette rup­ture d’étoile [l’enfant] ou tout ce qui dans une vie de femme est fran­chisse­ment d’un seuil : le désir, la rup­ture, l’enfantement et le fatum, ombre et soleil qui  nous font un frag­ile des­tin car

[…] on n’est rien mon Dieu
qu’une danse de bour­geon
mimant au ralen­ti l’éclosion d’un nuage
[…].

Éric Brog­ni­et

Plus d’information