Surréalisme, pour ainsi dire…

Xavier CANONNE, Char­lotte DOYEN, Thier­ry MASSIN, Ade­line ROSSION et Chris­telle ROUSSEAU, Image(s) d’une col­lec­tion, tome 2, Musée de la Pho­togra­phie de Charleroi, 2024, 352 p., 45 €, ISBN : 978‑2871 830 863

surrealisme pour ainsi dire

Le cen­te­naire de la paru­tion du Man­i­feste du sur­réal­isme d’André Bre­ton – et, en Bel­gique, du groupe Cor­re­spon­dance for­mé de Paul Nougé, Camille Goe­mans, Mar­cel Lecomte – est mar­qué par de très nom­breuses man­i­fes­ta­tions et expo­si­tions, dans notre pays et à tra­vers le monde. Le Musée de la Pho­togra­phie à Charleroi saisit l’occasion pour présen­ter l’apport essen­tiel des par­tic­i­pants du mou­ve­ment à la pho­togra­phie, qui con­stitue l’un des axes majeurs de ses col­lec­tions. Le sur­réal­isme au prisme de la pho­togra­phie, ou la pho­togra­phie au prisme du sur­réal­isme ? Les deux ori­en­ta­tions tien­nent la route et se com­plè­tent, car par­mi les avant-gardes du 20e siè­cle, peu ont autant mar­qué l’avancée du medi­um pho­tographique dans l’histoire (vivante) de l’art que le sur­réal­isme.

Xavier Canonne, dans le cat­a­logue des col­lec­tions du Musée, dont le tome deux­ième paraît pour la cir­con­stance, explicite cet apport du sur­réal­isme, où pho­togra­phie, pho­tomon­tage, pho­toma­ton, col­lage, pêle-mêle, sont des moyens d’expression priv­ilégiés des sur­réal­istes, qui en exploitent toutes les ressources en les présen­tant en abon­dance dans leurs pub­li­ca­tions, revues, tracts, et expo­si­tions. C’est d’ailleurs l’une des richess­es de cet ensem­ble que de soulign­er l’importance de la pho­togra­phie imprimée, qui ain­si péren­nise un pan d’histoire artis­tique – et de sub­ver­sion –, où l’on peut relever, rien qu’en Bel­gique, le rôle de revues telles que Var­iétés, Doc­u­ments 34, Mau­vais temps ou Les lèvres nues.  

Les cimais­es de l’exposition Sur­réal­isme, pour ain­si dire… témoignent, dans un accrochage qui ne pou­vait for­cé­ment être exhaus­tif, de la mul­ti­plic­ité des direc­tions emprun­tées par des artistes ayant usé, trit­uré, malaxé le medi­um pho­tographique. Certes, plusieurs d’entre eux l’ont envis­agé comme un out­il artis­tique « pro­fes­sion­nel », tel Bras­saï, Eli Lotar, Claude Cahun, Dora Maar, Raoul Ubac ou Man Ray – qui prit cepen­dant le malin plaisir de pub­li­er, en dialec­ti­cien rusé et provo­ca­teur, un ouvrage, La pho­togra­phie n’est pas l’art, pré­facé par Bre­ton (1937). En par­al­lèle, d’autres s’emparèrent de l’outil de façon extrême­ment ponctuelle : chez nous, l’écrivain Paul Nougé, avec sa série Sub­ver­sion des images (1929–1930), entre­prend de créer de réelles mis­es en scène pho­tographiques, avec ses com­plices, scru­tant tel objet banal ou même absent, dans un envi­ron­nement anodin. Magritte, à la même époque, amorçait égale­ment dans ses pein­tures une réflex­ion sur la rela­tion entre le mot et l’objet (la Trahi­son des images en 1929 et son célèbre « Ceci n’est pas une pipe ».)

Si le cat­a­logue et l’exposition per­me­t­tent une déam­bu­la­tion aus­si enrichissante, c’est égale­ment parce qu’ils offrent une mise en per­spec­tive de ces approches mul­ti­ples. Au sein des groupes brux­el­lois et hain­uy­ers, la pho­togra­phie aligne des pra­tiques à la fois expéri­men­tales, poé­tiques, énig­ma­tiques, où sont sou­vent con­vo­quées sans chas­se gardée les ren­con­tres for­tu­ites, les con­struc­tions délibérées, les mis­es en place réu­nis­sant le mot et l’image. Au sein du groupe du Hain­aut, Mar­cel G. Lefrancq est à même de cap­tur­er des atmo­sphères noc­turnes qui le pla­cent à la hau­teur d’un Bras­saï. Raoul Ubac, des années 1930 à la fin de la Sec­onde guerre, est cer­taine­ment l’un des expéri­men­ta­teurs les plus auda­cieux, pra­ti­quant le procédé de la solar­i­sa­tion décou­vert par Man Ray et Lee Miller, mais aus­si la super­po­si­tion de négat­ifs, l’accident en cham­bre noire, ou le brûlage du négatif. Com­pagnon de route, Max Ser­vais, qui fut égale­ment écrivain de romans policiers et plus tard hérald­iste de renom, pro­duisit des col­lages de mots et d’images par­ti­c­ulière­ment reven­di­cat­ifs et polémiques envers les insti­tu­tions (le clergé, l’armée, la société patri­ar­cale) ou même le fait-divers (le procès de Vio­lette Noz­ière, accusée de par­ri­cide en 1933, et défendue par une pub­li­ca­tion, depuis Brux­elles, des sur­réal­istes français et belges).

On con­naît mieux l’attrait de Magritte pour la pho­togra­phie et le ciné­ma d’amateur, que tra­vaille un goût affir­mé pour l’humour bur­lesque et non-con­formiste. Mais c’est peut-être chez Mar­cel Mar­iën (qui, ado­les­cent, avait été appren­ti chez un pho­tographe anver­sois) que l’usage de la pho­togra­phie prend, après-guerre et dans les années 1970–1980, une ori­en­ta­tion où, lit­térale­ment, le mot, l’aphorisme, la sen­tence poé­tique, la sub­ver­sion des codes, font lit­térale­ment corps avec l’image pho­tographique. Jeux de mots, let­trages, cita­tions, extraits puisés chez d’autres auteurs, envahissent une image découpée dans un mag­a­zine, ou, plus directe­ment par­fois, sont écrits directe­ment avec un pinceau sur (une par­tie d’) un corps féminin. Sur une femme nue accroupie et vue de dos, pho­tographiée par Mar­iën, on peut lire ain­si, depuis la nuque jusqu’aux fess­es, ces quelques mots qui rap­pel­lent l’écriture de Nougé : « Muette et aveu­gle / Me voici habil­lée des pen­sées / Que tu me prêtes. »

Aucun arti­fice esthé­tique. Aucune manip­u­la­tion tech­nique sophis­tiquée. Mais sim­ple­ment l’efficacité directe d’une idée visuelle, mise en œuvre sans que l’érotisme latent qui peut s’en dégager n’envahisse entière­ment la per­cep­tion. Au-delà de l’hétérogénéité des formes plas­tiques emprun­tées par le sur­réal­isme, on mesure ici tout l’enjeu de rup­ture avec la représen­ta­tion tra­di­tion­nelle que le mou­ve­ment a pu engen­dr­er, et qui depuis, autrement, ici ou ailleurs, n’a cessé de se renou­vel­er[1].

Alain Delaunois


[1] Le musée présente simul­tané­ment une expo­si­tion des pho­togra­phies-mots du plas­ti­cien lié­geois Pol Pier­art, De pro­grès ou de force, qui en con­stitue un vivant exem­ple.


En pratique

Sur­réal­isme, pour ain­si dire… Le sur­réal­isme dans les col­lec­tions du musée
Expo­si­tion jusqu’au 26 jan­vi­er 2025
Mar­di-dimanche 9h-17h
W.E. et jours féries 10h-18h
Fer­mé les lundis, les 25 décem­bre et 1er jan­vi­er
Musée de la Pho­togra­phie
Avenue Paul Pas­tur 11 – 6032 Charleroi (Mont-sur-Marchi­enne)

Site Inter­net : https://www.museephoto.be/fr/LeMusee-fr.html