« La vie va super vite »

Un coup de cœur du Car­net

Math­ias BAIJOT, Le voy­age d’Irma, Cot­Cot­Cot, coll. « Les ran­don­nées graphiques », 2024, 144 p., 21 €, ISBN : 978–2‑930941–64‑6

baijot le voyage d'irma« Irma voulait enten­dre les his­toires d’ailleurs. Peu­pler sa vie de mille et un réc­its, comme autant de facettes sur une boule dis­co… » L’imposante baleine à bosse, d’une grâce inef­fa­ble dans les eaux quadrillées d’un océan-piscine ou au cen­tre d’un chapiteau scin­til­lant à la manière sat­ur­day night fever, porte en elle le désir de tout lecteur ou écou­teur de lit­téra­ture : s’extraire de l’ici et main­tenant, tran­siter dans un là-bas-à-ce-moment-là, en revenir avec des frag­ments de lieux, d’époques, de « je » (« tu », « il/elle/on » …), de regards, de vies, d’univers.

C’est pourquoi on peut apercevoir Irma dans une salle d’embarquement patien­tant avec une girafe, un man­chot, un gorille et d’autres con­génères (dess­inés par Math­ias Bai­jot avec une maes­tria étour­dis­sante, mêlant minu­tie et âme), se per­dre dans son œil insond­able col­lé à un hublot (don­nant ain­si l’impression, par un ren­verse­ment de per­spec­tives, d’être pour elle un paysage par­mi d’autres), la remar­quer au sor­tir de l’avion se dépli­ant devant mon­tagnes et plaines ensoleil­lées, sourire avec elle à ses amis (Simone la vigogne, Léon le héron, Ernesto le blaireau et Andréa le renard) venus l’accueillir et l’embarquer dans un van (qui con­tient les cinq com­plices tel un sac de Mary Pop­pins). Irma par­ticipe en effet à une « tournée des con­tes, imag­inée à dis­tance depuis des lunes avec ses com­pagnons de route ». Le principe est sim­ple : « Chaque soir, une nou­velle his­toire sera dite dans un nou­veau paysage sin­guli­er à chaque com­plice. » (Est-il néces­saire de faire remar­quer ici à quel point le nom de la col­lec­tion, « Les ran­don­nées graphiques » chez Cot­Cot­Cot Édi­tions, sied mer­veilleuse­ment à l’entreprise de Bai­jot ?)

Le voy­age d’Irma se présente sous la caté­gorie « roman graphique ». Il l’est cer­taine­ment, mais l’ouvrage paraît plus encore être un patch­work orig­i­nal, un espace artis­tique par­ti­c­uli­er où Bai­jot a soigné des com­po­si­tions éton­nantes (entre fig­u­ra­tions et assem­blages mer­veilleux, crayons et col­lages), tra­vail­lé les plans et les dimen­sions (avec une pré­ci­sion qui n’a rien à envi­er à celle d’un archi­tecte, la poésie d’un illus­tra­teur en plus), a créé des dou­bles pages textuelles portées par la voix de racon­teurs aux exis­tences mar­quées et aux per­son­nal­ités dis­tinctes. Comme dans le con­te de l’échassier Léon, Bai­jot, « con­scient […] de ne pas être respon­s­able de l’air qu’[il] inhale, mais bien de celui qu’[il] répand », dis­perse de la matière à penser/panser, à reli­er et à rêver à chaque page de son livre. Ici, ce sont les dessins qui cap­tivent, là les mots qui réson­nent, là l’intensité des expres­sions des per­son­nages qui happe, là la déli­catesse des couleurs qui emporte, là le rythme graph­ico-textuel qui s’imprime, là la fugac­ité de la vie qui rat­trape. Là, là, là et encore là. Le voy­age d’Irma se révèle finale­ment le nôtre, et nous per­met à ses côtés de met­tre les voiles intérieure­ment…

Samia Ham­ma­mi

Un extrait du Voyage d’Irma

Un extrait pro­posé par les édi­tions Cot­Cot­Cot

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