« Une ville qui aurait bel et bien existé »

Un coup de cœur du Car­net

François LIÉNARD, Joyeuse entrée, CFC, coll. « La ville écrite », 2024, 160 p., 18 €, ISBN : 9782875720993

liénarrd joyeuse entreeIl m’aura fal­lu atten­dre cinquante et un ans pour me ren­dre compte que j’habitais un poème. Celui qui fig­ure aux pages 78 et 79 de Joyeuse entrée de François Lié­nard. Inti­t­ulé « La ville en papi­er », ce texte sil­lonne les librairies d’ancien et autres bouquiner­ies qui pul­lu­laient à Brux­elles jusqu’à la fin des années 1990. À cha­cune de ses lignes, je fran­chis une porte mille fois franchie, le plus sou­vent assor­tie d’un coup de car­il­lon, je me laisse pénétr­er par une odeur mille fois humée, mélange sub­til de papi­er, cuir, tabac et bois­erie vernissée, et le ver­tige me saisit comme à chaque fois face aux hauts murs tapis­sés d’ouvrages d’art de Posa­da, et à La Borgne Agasse le sourire de Jean-Pierre Canon, qui m’invite de sa voix érail­lée à partager un verre de rouge à sa table où s’accumulent les Cahiers André Bail­lon, se remet à flot­ter devant moi. Les enseignes Nijin­s­ki, Papyrus, celles de la rue des Éper­on­niers et de la Galerie Borti­er, dansent sous mes pas de fouineur, de chineur invétéré, et je m’enorgueillis d’avoir pu encore jouir, dans ma ving­taine, de ces lieux sacrés et pré­caires, voués à l’engloutissement, car ils ne font plus par­tie main­tenant que du monde en moi, et il n’est plus de vrai, passé un cer­tain âge, que les prom­e­nades intérieures.

La voca­tion de la poésie est de raviv­er de tels con­ti­nents enfouis, et François Lié­nard est indé­ni­able­ment, irréfragable­ment, un immense poète. Son dernier opus n’est pas un recueil, quel mot banal, mais la réca­pit­u­la­tion de ce chosier mémoriel unique qu’est Brux­elles. Quoi ? Cela vous choque de trou­ver côte à côte les logogrammes de Chris­t­ian Dotremont et un con­cert de pure musique New Wave à l’Ancienne Bel­gique, cet embar­ras­sant col­labo de Ghelderode et la fine gas­tronomie por­tu­gaise au Parvis Saint-Gilles, Bruegel et Bau­douin, les P’tits Belch­es de retour de Mex­i­co et les décom­bres de la Mai­son du Peu­ple signée Hor­ta, le Hey­sel enténébré de deuil et un cumu­lo-nim­bus immac­ulé de Magritte ? Passez votre chemin si vous ne goûtez pas à la seule méta­physique qui siée à ce coin du monde, le car­nava­lesque, et dont rien n’arrêtera le défilé, dont rien n’entravera la Joyeuse Entrée. Ni le pathé­tique ni le ridicule n’en sont venus à bout, c’est donc qu’il est plus pro­fond qu’il y paraît.

François Lié­nard y saute à pieds joints. Ses poèmes, sans rime ni rai­son, mod­u­lent une nos­tal­gie jubi­la­toire qui, bien que les noms ou les lieux qu’il évoque ne soient plus con­nus de tou.te.s, s’écoute comme un jam ses­sion. Tem­po des trains et du métro qui y cir­cu­lent, à fleur de rail ou en souter­rain. Bat­te­ments du cœur qui ani­me la cité pleine de grâces et de graisse. Rythme per­cep­ti­ble de la base au som­met, des entrailles du Palais de jus­tice à sa coupole, du fond de la mar­mite à moules de Broodthaers jusqu’à son cou­ver­cle. Céline dis­ait que Morand avait jaz­zé la langue française ; Lié­nard, lui, aura jaz­zé cette cap­i­tale dont « la mytholo­gie est à portée de main », cette ville « qui aurait bel et bien existé ». Quoi qu’il lui arrive désor­mais, dépop­u­la­tion, déser­ti­fi­ca­tion, atom­i­sa­tion, et grâce à un seul aède, Brux­elles est saine et sauve.

Frédéric Sae­nen