Pierre STIVAL, À deux heures de voiture d’Hollywood, Cactus inébranlable, 2024, 154 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39049–106‑4
Affalé devant l’écran, je me blottis dans mes bras, je décide enfin de ne plus bouger. Sous la couverture synthétique, je me protège du monde gris des colis qui voyagent. Le désert de Mojave étale ses beautés colorées et ses corps nus échoués sur les margelles des piscines. Le film des vies dorées défile sous mes yeux.
Dans ce « cauchemar climatisé » comme l’écrivait Henry Miller il y a cinquante ans, un homme, dans son studio de la banlieue parisienne, ex-travailleur de chez « A », délire, accroc aux émissions – aux écrans plutôt – de PSTV, une chaîne de téléréalité explorant les exploits dérisoires des habitants de Palm Springs, Californie.
Délire, addictions diverses, affaissement et délabrement, voilà ce que vit cet homme dans cet American psycho version banlieue pauvre.
Voilà le cadre d’À deux heures de voiture d’Hollywood, nouveau roman de Pierre Stival qui frappe fort avec cette exploration d’une humanité hors sol, captive des pixels, qui se construit une vie à travers ces miroirs de paradis artificiels au rythme des millions de colis qui traversent le monde en permanence, comme autant de liens entre des fantômes globalisés.
Les colis, il connaît, il en devient un, et il essaie de se transporter et d’être là, à Palm Springs et dans sa banlieue de HLM en même temps. Pierre Stival réussit un roman où la schizophrénie délétère d’une partie de la population mondiale est exposée en permanence. L’auteur, comme pourrait le faire un naturaliste violent, décortique, sonde, relie les tares, les espérances déchues, les sursauts d’érotisme fatigué…
Mais Pierre Stival s’est forgé un style qui lui permet d’échapper à la stricte observation ou à la sociologie, c’est d’un style carnassier qu’il s’agit, qui mord à pleines dents et ronge jusqu’à l’os cette pauvre figure de ce monde d’après, sachant que l’avenir a déjà eu lieu pour le personnage de ce roman captivant..
En 2020, l’auteur avait déjà publié un premier et roboratif roman chez le même éditeur, Une caravane attachée à une Ford Taunus, qui avait été salué par nombre de critiques. Ici encore, la langue de Pierre Stival nous fait pénétrer une forme d’enfer sans frontières, celui d’une humanité avachie, brisée par ce qui semble être la fin d’un monde, celui où elle pouvait encore s’imaginer actrice de sa présence dans l’ici et le maintenant.
L’hyperréalisme de nombreuses scènes du roman nous renvoie évidemment à une forme de récit que les séries et le cinéma ont exploré depuis un moment et qui rendent compte de la pornographie du temps. Ce qui fait la puissance de ce texte c’est aussi l’acharnement du personnage à ne pas subir l’extinction malgré les délices de l’engloutissement. La figure d’un vieil Indien traverse en filigrane tout le roman comme le signe d’un enracinement ancien, de l’anamorphose d’un peuple premier, d’une relation au monde qui aurait fait un pas de côté et serait dans la désintoxication qui menace d’être violente mais qui, selon Pierre Stival, pourrait encore avoir lieu dans ce “parc humain” de l’errance et du désenchantement.
Daniel Simon