Un coup de cœur du Carnet
Louise VAN BRABANT, Laura Palmer au pays des miroirs, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2024, 128 p., 13 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 9782390701750
Fans de Twin Peaks, rassurez-vous : le sublime essai de Louise Van Brabant, Laura Palmer au pays des miroirs, n’épuise pas le sujet. Tout au contraire. Il se pourrait que les thèses développées ou suggérées ici relancent notre addiction. L’angle d’attaque de l’autrice – faire de Laura Palmer une héroïne féministe, en somme – lui permet, en tout cas, sans avoir l’air, d’esquisser d’autres pistes interprétatives à explorer, me donnant personnellement envie de me plonger, une fois de plus, dans la série mythique de David Lynch et Mark Frost en remettant en route ma propre fabrique à sens.
Dans un premier temps, Louise Van Brabant prend la peine de replacer les fictions de Lynch dans le contexte du cinéma et de la télé made in US. Relevant en quoi, comment et pourquoi le soap opera et la femme fatale type Marilyn Monroe ont nourri les façons de faire et d’inventer de Lynch et Frost. Relevant en quoi, comment et pourquoi, dès le départ, David Lynch prend en distance et met en question, dans des fictions émancipatrices d’abord timides, ces modèles patriarcaux de raconter les vies et les relations intergenres où les femmes sont sans intériorité. N’existent que comme fantasme. Objets de désir. Femmes fatales risquant leur peau dès qu’elles oseraient taper du poing sur la table. Revendiquer d’être qui elles sont : des individus et non pas des icônes froides dépourvues d’intériorité.
Dans un second temps, Louise Van Brabant souligne en quoi, comment et pourquoi, les deux premières saisons de Twin Peaks et le film Fire walk with me sont des points de bascule dans l’œuvre de Lynch. Le réalisateur faisant de Laura Palmer (la morte ultra présente, l’icône ultra glamour, la fille que personne – ou presque – ne comprend mais que tout le monde – ou presque – voudrait comprendre) une femme tentant, vaille que vaille, d’exister pour elle-même. Hors norme. Hors cadre et modèle. De façon queer et freaky. Payant de sa vie, violemment, comme toutes les femmes fatales, ses coups d’audace et de blues, ses plongées sensitives, sexuelles et sensorielles sous la couche de vernis. Retour à la normale ? À l’inexistence des femmes ? Retour au désir des hommes ?
Non. Il n’en a rien été. Vingt-cinq ans ont passé. Une troisième saison a vu le jour. Les fictions de Lynch et de Frost ont changé. Poussent plus loin le bouchon. Remettent plus encore en question le modèle patriarcal. Les femmes de la troisième saison ne sont plus “fatales”. Certaines, sans rien revendiquer, prennent juste leur destin en main. Les hommes ne roulent plus des mécaniques. Ne vivent plus “bites au vent”. Cela induit d’autres relations hommes/femmes. Plus légères. Cocasses parfois. Des relations d’égale à égal. Emblématique de ces nouvelles relations possibles est le couple improbable formé par Janey-E et Dougie Jones : Janey-E est une femme menant sa vie comme elle l’entend sans se préoccuper le moins du monde de coller au modèle. Elle a une vie à vivre et elle la vit, puissamment, en passant à travers tout ; le ralenti Dougie Jones rejoignant, quant à lui, le vaste panel des hommes “faibles” ou “queer” – dans le sens d’”étranges”, à côté de la plaque, étranger à ce que la normalité attend des mâles vrais, occupant tout le terrain, dégommant ou ne comptant pour rien les freaks, les êtres monstrueux n’en faisant qu’à leur tête, ne revendiquant pourtant rien, se contentant de suivre leur paysage intérieur, leur intuition ou sensibilité, indépendamment de la norme et des conventions sociales.
L’une des toutes grandes forces de Louise Van Brabant est de suggérer, mine de rien, à l’intérieur même de sa thèse précise, d’autres portes d’entrée dans l’univers labyrinthique de Twin Peaks, rappelant l’importance, pour Lynch, de la méditation zen, des rapports entre humains et non-humains, de l’amour et de l’empathie. Comme si Lynch peut-être, freak parmi les freaks, n’était pas qu’un “simple” réalisateur. Comme si son propos premier était, à travers ses récits énigmatiques, de nous émanciper, nous, consommateurs de films et de fictions diverses, de nos attentes stéréotypées. De devenir à notre tour des individus. De prendre à l’instar des persos de Twin Peaks, notre destin en main. En bon freaks et queers que nous sommes. Êtres mobiles et sans repos, parfois déchirés par la vie, parfois traversés par des joies intenses. N’arrêtant pas de relancer nos fabriques à sens. D’interroger une fois de plus nos visions du monde. Comme si, mine de rien, par le biais d’un essai sur Lynch et Laura Palmer, Louise Van Brabant prenait la défense d’une vision émancipatrice de la fiction, à vingt mille lieues de l’entertainment qu’on attend du cinéma.
Outre ces partis-pris esthétiques, voire philosophiques, un autre mérite de cet essai est de replacer le cinéma de Lynch et de Frost dans son époque : non, leurs fictions ne sont pas issues de rien. Elles apparaissent à l’ère de #MeToo, des préoccupations écologiques, des remises en cause des modèles anciens. Elles en sont, à leur façon, comme un écho très incarné. Elles n’arrêtent pas d’en porter les vibrations. Elles n’arrêtent pas de “travailler au sensible”, nous invitant à vibrer, intuitivement, aux sons, images, lumières, proposés. Comme si le but premier de Twin Peaks et de la filmographie de Lynch était celui-là : nous inciter à dire, verbaliser, à faire sens des paysages intérieurs qui, à toutes et à tous, nous trottent dans la tête. Nous inciter à dire, verbaliser, à faire sens des paysages intérieurs suscités par le déluge de sensations animales et primaires que sont les fictions émancipatrices de Lynch et de Frost. Comme s’il fallait, ici, cesser d’attendre d’une fiction qu’elle se comporte en fiction bien ficelée mais qu’elle soit d’abord et avant tout une expérience sensible nous renvoyant à nous-mêmes, à nos propres capacités à inventer du sens. Comme si, ici, on décuplait nos capacités créatives plutôt que de solliciter nos inclinations à consommer du même, toujours du même.
Vincent Tholomé