Anne BONHOMME, Attendre. Coudrier, ill. de Cathy Devylder, 2024, 55 p., 16 €, ISBN : 978–2‑390520–57‑3
Voici le dixième et dernier recueil de poèmes d’Anne Bonhomme, historienne de formation (née à Verviers en 1941 — décédée en septembre 2024) dont l’œuvre a obtenu le prix de poésie Nicole Houssa en 1960 et le prix de poésie Emma Martin décerné par l’A.E.B. pour Ici là-bas en 2008.
[…] Avec celle de Mimy Kinet, d’Agnès Henrard et de Rose-Marie François, sa poésie est sans doute l’une des plus belles et âpres de la poésie francophone de Belgique, par sa totale sincérité. Pour elle, la voix est « un reliquaire d’espérance », « une mémoire (qui) bat ». De la « bouche » orante (premier poème du premier livre) à « l’air » de l’ultime texte du cinquième et dernier volume, c’est l’espace d’une poésie essentielle, qui ne pose pas, ne se paie pas de mots mais va, droite, exigeante, précise, vers l’expression forte du plus nu, de l’écorché, du vif dans le déroulement impassible de nos vies […].
Dans son étude sur la première moitié de l’œuvre, Philippe Leuckx soulignait à juste titre l’essentialité de la poésie d’Anne Bonhomme, entre phénoménologie, présence de la nature, âpreté de nos destins et tension vers un au-delà. Le critique soulignait déjà la cohérence du parcours d’écriture de cette poétesse discrète, chez qui
[…] On admire alors le travail et sur soi et sur la langue ; s’y nichent non seulement l’authenticité mais encore la promesse que l’écriture n’est pas vaine, qu’elle est là pour répondre au désert, même s’il ne s’agit que «de petites feuilles », même si on a drôle «d’air », même si «les scènes de la vie sont (trop) rapides », même si toi lecteur «tu as perdu ta peur d’aimer».
Les poèmes d’Attendre offrent leur point d’orgue à ce parcours d’écriture qu’il convient d’éclairer comme il le mérite. Ici, ils dialoguent avec la démarche de la plasticienne belge Cathy Devylder qui offre en ouverture et en clôture de l’ensemble deux fortes compositions abstraites représentant un réseau serré de fils colorés sur fond noir tel une trame à la fois neuronale, cosmique ou matérielle faite de vide et d’interconnexions dynamiques. Adolphe Nysenholc écrit à propos de son travail :
Pour Cathy Devylder, la peinture est une espèce de conquête de l’espace. Et le véhicule de cette prise de possession est l’arbre. Ce dernier est fier élan, parfois extension fragile dans les airs, voire inscription d’une croissance anxieuse dans le ciel.
Ici, l’artiste offre, en écho intime aux poèmes d’Anne Bonhomme, une variation du thème des branches et des ramures qui débouche manifestement sur l’arbre intérieur de l’être…
Dans le miroir
la forêt
fûts noirs dressés
Mille et mille tendres feuilles
barbes de lichens
mousses gorgées d’eau
depuis la canopée
descendent des visages
transparents
sans regard
lentement descendent
et s’évaporent au
sol
pas un bruit
juste mon souffle
et l’ombre
Ce caractère introspectif de la poésie d’Anne Bonhomme se retrouve dans le titre du livre, Attendre, et dans la citation liminaire qui en désigne le propos : la poésie est une démarche de questionnement de la réalité — le monde — et une forme d’espérance c’est-à-dire la croyance que des réponses seront possibles et que, pour les entendre, il convient d’attendre. Toute destinée de papier est attente comme ce livre est mémoriel et quasi testamentaire. Le vocabulaire et les images récurrentes sont l’infini (marche vers l’horizon, la Voie lactée…), l’évanescent (brume, buée, fumée, nuées), l’esquif (barque, marées, le vol des oiseaux, la voie des rêves…), le passage et l’impermanence dont seule surnage la petite buée / petite écume des mots /brume impalpable… Et cet étrange murmure de la terre dont on ne guérit pas. Le constat mélancolique que fait le poète de la beauté des choses et de leur inévitable déshérence se trouve atténué toutefois par le fait que, peut-être, Nous aurons consolé les anges par notre participation créative à l’Existant.
Éric Brogniet